Skip to main content

Full text of "Le diable au corps : roman / Raymond Radiguet"

See other formats


{BnF 


Gallica 


Le diable au corps: roman / 

Raymond Radiguet 


Source gallica.bnf.fr/ Bibliothegue nationale de France 



{BnF 


Gallica 


I Radiguet, Raymond (1903-1923). Le diable au corps: roman / 
Raymond Radiguet. 1923. 

1 / Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart 
des reproductions numeriques d'oeuvres tombees dans le 
domaine public provenant des collections de la BnF. Leur 
reutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet 
1978 : 

- La reutilisation non commerciale de ces contenus est librę et 
gratuite dans le respect de la legislation en vigueur et notamment 
du maintien de la mention de source. 

- La reutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait 
1'objet d'une licence. Est entendue par reutilisation commerciale la 
revente de contenus sous formę de produits elabores ou de 
fourniture de service. 

CLIOUER ICI POUR ACCEDER AUX TARIFS ET A LA LICENCE 


2 / Les contenus de Gallica sont la propriete de la BnF au sens de 
1'article L.2112-1 du codę generał de la propriete des personnes 
publiques. 

3 / Quelques contenus sont soumis a un regime de reutilisation 
particulier. II s'agit : 

- des reproductions de documents proteges par un droit d'auteur 
appartenant a un tiers. Ces documents ne peuvent etre reutilises, 
sauf dans le cadre de la copie privee, sans 1'autorisation prealable 
du titulaire des droits. 

- des reproductions de documents conserves dans les 
bibliotheques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont 
signales par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliotheque 
municipale de ... (ou autre partenaire). Uutilisateur est invite a 
s'informer aupres de ces bibliotheques de leurs conditions de 
reutilisation. 


4 / Gallica constitue une base de donnees, dont la BnF est le 
producteur, protegee au sens des articles L341-1 et suivants du 
codę de la propriete intellectuelle. 

5 / Les presentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica 
sont regies par la loi franęaise. En cas de reutilisation prevue dans 
un autre pays, il appartient a chaque utilisateur de verifier la 
conformite de son projet avec le droit de ce pays. 

6/ L'utilisateur s'engage a respecter les presentes conditions 
d'utilisation ainsi que la legislation en vigueur, notamment en 
matiere de propriete intellectuelle. En cas de non respect de ces 
dispositions, il est notamment passible d'une amende prevue par 
la loi du 17 juillet 1978. 

7 / Pour obtenir un document de Gallica en haute definition, 
contacter 

utilisationcommerciale@bnf.fr. 




PUBLIEE SOUS. LA DI RECTfON D'EDMOND JALOUX 



COLLECTION “ LE ROMAN 


II 



RAYMOND RADIGUET 


DIABLE 


AU CORPS 


ROMAN 


BERNARD GRASSET 



5 , P. 




' 


Source gallica.bnf.fr / Bibfiothegue natianale de France 




LE DIABLE AU CORPS, roman par Raymond 

Raihouet. 

Un volume double-couronnc. Prix. . 6 fr. 75 

(Bernard Grasset, śditeur.) 

i * 

LE DIABLE AU CORPS, c’estrhistoire dun enfant 
qui se voit aux prises avec ime aventure d’homme ct 
s’analysc sur place. C’est limpudour charmantc de 
1’cnfance ct tous ses mecanismes secrets montres au 
grand jour par un Maltre dc dix-sept ans. 

Gest aussi la guerre yuc par des ycux d T enfant et, 
de cc seul point de vue, le livre de Raymond Radiguet 
porali mćritcr une place dans la littćrature contcmpo- 
rainc. 

Mais, il y a plus, ii scmblc vraiment que ce soit 
le premier roman d'unc gćneration puisąue, aussi 
bien, on appellcra yraisemblablement dans l’avenir : 
“ gćneration de la gueire ”, non pas la gćneration qui 
Va 1'aitc, mais la gćneration qui en a reęu Pemprcinte 

l'i\ge ou les sensibilites se dessinent ct ou les carac- 
tferes se forment, emprcinto obscure et non raisonnće, 
la seule vraisemblablcment qui comptc et qui reste, 

LE DIABLE AU CORPS va peut-ćtre scandaliaer 
bien des gens, L autcur le prćvoit, puisque, au dćbut 
mćinc de son roman, dans une sorte d’mtroduction Ibrt 
bclle qui Pinaugure, on pcut lirę cette phrase : 

11 Que ceux qui deja m’en vculent, se reprćsentent 
ee ciue lut la guerre pour tant de tres jeunes garęons: 
Quatre ans dc vacances. ” 

Les ćcrivains auxquels appartiendra de juger ce 
tivrc deyront donc se depouilter, s’ils veulent ćtre 
justes de la “ scnsibilitć de guerre ” qui ne doit pas 
peser sur le jugcmcnt d une oeuvre qui lui survivra. 







RAYMOND RADIGUET 



ROMAN 



PARIS 

BERNARD GRASSET, fcDITEUR 

61 1 RUM DES SAIRTfr-PERES, 61 


Mcuxx.ni 






IL A ETE TIRE DE CET OUYRAGE 
QUI"Z£ EXEMPLAIRES SUR JAPON 
IMPERIAL, NUMEROTES DE I A XV ; 
CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR HOL- 
LANDE YAN GELDER, NUMEROTES DE 
.XVI A LXV, ET CENT EXEMPLAlRi;s SUR 
PAPIER LAFUMA, NUMEROTEs66a165. 


N“ 


Teua droita de Iradoction, de reprodnction et d‘ad*ptalion 

r4serves pour to u a paya. 

Cepyrifht by Bernard Grmtetr 1923 



LE DIABLE AU CORPS 


i 


Je vais encourir bien des reproches. 
Mais qu’y puis-je ? Est-ce ma faute si 
j’eus douze ans quelques mois avant la 
declaration de la guerre ? Sans doute, 
les troubles qui me vinrent de cette 
periode extraordinaire furent d*une 
sorte qu ł on n’eprouve jamais a cet 
age ; mais comme il n’existe rien d’as- 
sez fort pour nous vieillir malgre les 
apparences, c’est en enfant que je de- 
vais me conduire dans une aventure 
ou deja un homme eut eprouve de 
l’embarras. Je ne suis pas le seul. Et 
mes camarades garderont de cette 
epoque un souyenir qui n’est pas celui 


6 


Lt DIABLE AU CORPS 


de leurs aines. Que ceux qui dej& m’en 
veulent se representent ce que fut la 
guerre pour tant de tres jeunes gar- 
ęons : qualre ans de grandes vacances. 


Nous habitions a F... } au bord de 
la Marne. 

Mes parents condainnaient plutfrt la 
camaraderie mixte. La sensualite, qui 
iiait avec nous et se manifeste eneore 
aveugle, y gagna au lieu d’y perdre. 

Je n s ai jamais ete un reveur. Ce qui 
semble reve aux autrcs, plus credules, 
me paraissait a moi aussi reel que le 
fromage au chat, malgre la cloche de 
verre. Pourtant la cloche existe. 

La cloche se cassant, le chat en pro- 
fite, meme si ce sont ses maitres qui la 
cassent et s 5 y coupent les mains. 

Jusqu’a douze ans, je ne me vois au- 
cune amourette, sauf pour une petite filie, 



LE DIABLE AU CORFS 


7 


nommee Carmen, a qui je fis tenir, par 
un gamin plus jeune que moi, une lettre 
dans laquelle je lui exprimais mon 
amour. Je m ł autorisais de cet amour 
pour solliciter un rendez-vous. Ma 
lettre lui avait ete remise le matin 
avant qu*elle ne se rendit en classe. J’avais 
distingue la seule fillette qui me res- 
semblat, parce qu’elle etait propre, et 
allait a 1’ecole aecompagnee d’une petite 
sceur, comme moi de mon petit frere. 
Afin que ces deux temoins se tussent, 
j’imaginai de les marier, en quelque 
sorte. A ma lettre, j’en joignis donc 
une de la part de mon frere, qui ne 
savait pas ecrire, pour Mile Fauvette. 
J’expliquai a mon frere mon entre- 
mise, et notre chance de. to mb er juste 
sur deux soeurs de nos ages et douees 
de noms de baptćme aussi exception- 
nels. J ł eus la tristesse de voir que je 
ne m’et,ais pas mepris sur le bon genre 
de Carmen, lorsqu’apres avoir dejeune, 
avec mes parents qui me gataient et ne 



8 


LE DUBLE AU COKPS 


nie grondaicnt jamais, je rentrai en classe. 

A peine mes camarades a leurs pupi- 
treSj—moi en hautde la classe, aeeroupi 
pour prendre dans un placard, en ma 
qualite de premier, les volumes de la 
lecture a haute voix, — le directeur entra. 
Les eleves se leverent. II tenait une 
lettre a la main. Mes jambes flechirent, 
les volumes tomberent, et je les ramas- 
sai, tandis que le directeur s’entrete~ 
nait avec le maitre. Deja, les eleves des 
premiers bancs se tournaient vers moi, 
ecarlate au fond de ia classe, car ils 
entendaient chuchoter mon nom. Enfin 
le directeur m ł appela, et pour me punir 
finement, tout en n’eveillant, croyait-il, 
aucune mauvaise idee chez les eleves, 
me felicita d’avoir eorit une lettre de 
douze lignes sans aucune faule. II me 
demanda si je l’avais bien ecrite seul, 

r 

puis il me pria de le suivre dans son 
bureau. Nous n’y allames point. H me 
morigena dans la cour, sous Tayerse. 
Ce qui troubla fort mes- notions de 



LŁ DIABLE AU COHK3 


9 


morale, fut qu’il eonslderail comrne aussi 
grave d’avoir compromis la jeune filie 
(dont les parents lui avaient commu- 
nique ma declaration), que d’avoir de- 
robe une feuille de papier a lettres. II 
me menaęa d’envoyer cette feuille chez 
moi. Je le suppliai de n’en rien faire. 
II ceda, mais me dit qu’il conservait 
la lettre, et qu ł a la premiere recidive, 
il ne pourrait plus cacher ma rnauvaise 
conduite. 

■ 

Ce melange cPeffronterie el de timi- 

■* * 

dite deroutait les miens et les trom- 
pait, comrne, a 1’ecole, ma facilite, 
veritable paresse, me faisait prendre 
pour un bon eleve. 

Je rentrai en classe. Le professeur* 
ironique, rr/appela Don Juan. J’en fus 
extremement flatte, surtout de ee qu’il 
me cit&t le nom d’une oeuwe que je 
connaissais et que ne connaissaient pas 
mes camarades. Son « Bonjour, Don 
Juan » et mon sourire entendu trans- 
formerent la classe a mon egard. Peut- 


10 


LE DIABLE AU GOftPS 


etre avait-elle deja su que j’avais charge 
un enfant des petites classes de porter 
une lettre a une « filie », comme disent 
les ecoliers dans leur dur langage. 
Cet enfant s’appelait Messager; je ne 
ravais pas e u d’apres son nora, mais, 
quand nieme, ce nom m ł avait inspire 
confiance. , 

A une heure, j’avais supplie le direc- 
teurdeneriendire a mon pere; a quatre, 
je brftlais de lui raconter tout. Rien nem’y 
obligeait. Je mettraip eet aveu sur le 
compte de la franchise, Sachant que mon 
pere ne se facherait pas, j’etate f somme 
toute, ravi qu’il connfit ma prouesse. 

J’avouai donc, ajoutant avec orgueil 
que le directeur m’avait promis une 
discretion absolue (comme a une grandę 
personne). Mon pere voulait savoir si 
je n’avais pas forge de toutes pieces ce 
roman d ł amour. II vint cliez le direc¬ 
teur. Au cours de cette visite, il parła 
incidemraent de ce qu’il croyait fitre 
une farce. — < uoi ? dit alors le directeur 




« 



1 


LE DIABLE AU CORPS 11 

surpris et tres ennuye ; il vous a ra- 
conte cela? II m’avait supplie de me 
tai-ce, disant que vous Ic tueriez. 

Ce mensonge du directeur ’excusait; 
il contribua encore a mon ivresse 
d 5 homme. J’y gagnai seance tenante 
1’estime de mes camarades et des cli- 
gnements d’yeux du maitre. Le direc¬ 
teur cachait sa rancune. Le raalheureux 
ignorait ce que je savais deja : mon 
pere, choque par sa conduite, avait 
decide de me laisser finir mon annee 
scolaire, et de me rcprendre. Nous etions 
alors a u comm en cement de juin. Ma 
mere ne voulant pas que cela influat 
sur mes prix, mes couronnes, se reser- 
vait de dire la chose, apres la distri- 
bution. Ce jour venu, grace a une in- 
justice du directeur qui craignait con- 
fusement les suites de son mensonge. 
seul de la classe, je reęus la couronne 
d’or que meritait aussi le prix d’cxcel- 
lence. Mauyais calcul : Tecole y perdit 
ses deux meilleurs eleves, car le pere 



12 L£ UIABLK AU COUPS 

du prix d’excel lence retira son fils. 

Des eleves corame nous servaient 
d’appeaux pour en attirer d’autres. 

Ma mere me jugeait trop jeune pour 
aller a Henr i IV. Dans son esprit, cela 
voulait dire : pour prendre le train. Je 
restai deux ans a la maison et tra- 
vaillai seul. 

Je me promettais des joies sans borne, 
car, reussissant a faire en quatre heures 
le travail que ne fournissaient pas en 
deux jours mes anciens condisciples, 
j’etais librę plus de la moitie du jour. 
Je me promenais seul au bord de la 
Marne qui etait ie lement notre riviere 
que mes sceurs disaient, en parlant de 
la Seine, « une Marne ». J’allais meme 
dans le bateau de mon pere, malgre sa 
defense; mais je ne ramais pas, et sans 
m’avouer que ma peur n’etait pas 
celle de lui desobeir, mais la peur tout 
court. Je lisais, couche dans ce bateau. 
En 1913 et 1914, deux cents Jivres y 


LK DUBLE AU CORPS 


% 



passent. Point ee que Fon norame de 
mauvais livres, mais plutót i es meil- 
leurs, sinon pour Fesprit, du moins pour 
le merite. Aussi, bien plus tard, a Fage 
o u Fadolescence meprise les livres de 
la Bibliotheque rosę, je pris gout a leur 
charme enfantin, alors qu ł a cette epoque 
je ne les aurais voulu lirę pour rien au 
monde. 

Le desavantage de ces recreations 
alternant avec le travail etait de trans- 
former pour moi toute Fannee en fausses 
vacances. Ainsi, mon travail de chaque 
jour etait-il peu de chose, mais comme, 
travaillant moins de temps que les 
autres, je travaillais en plus pendant 
ieurs vacances, ce peu de chose etait le 
bouchon de liege qu’un chat gardę 
toute sa vie au bout de la queue, alors 
qu’il prefererait sans doute un mois 
de casserole. 




Les vraies vacances approchaient, 
et je m^n occupais fort peu puisque 



14 


LŁ DIABŁU AU CORPS 


c’etait pour moi le menie regime. Le 
chat regardait toujours le fromage sous 
la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa 

la cloche. Les maitres eurent d’autres 

* 

chats a fouetter et le chat se rejouit. 

A vrai dire chacun se rejouissait en 
France. Les enfants, leurs livres de prix 
sous le bras, se pressaient devant. les 
afliches. Les mauvais eleves profitaient 
du desarroi des familles. 

Nous allions chaąue jour, apres di¬ 
ner, a la gare de J..., a deux kilometres 
de chez nous, voir passer les trains mili- 
taires. Nous emportions des campa- 
nules et nous les lancions aux soldats. 

Des dames en biouse versaient du vin 

* 

rouge dans les bidons et en repandaient 
des litres sur le quai jonche de fleurs. 
Tout cet ensemble me laisse un souvenir 
de feu d'artifice. Et jamais tant de vin 
gaspille, de fleurs mortes. II fallut pa- 
voiser les fenetres de notre maison. 

' Bientftt, nous n’allames plus a J... 
Mes freres et mes sceurs commenęaicnt 



LE DIABLK AU CORPS 


15 


d’en vouloir a la guerre, ils la trouvaient 
longue. Elle leur supprimait le bord 
de la mer. Habitues a se lever tard, 
il leur fallait aeheter les journaux a 
six heures. Pauvre distraction ! Mais 
vers le vingt aout, ces jeunes monstres 
reprennent espoir. Au lieu de quitter la 
table ou les grandes personnes s’at- 
tardent, ils y restent pour entendre mon 
pere parler de depart. Sans doute n’y 
aurait-il plus de moyens de transport. 
II faudrait voyag«c tres loin a bicydette. 
Mes freres plaisantent ma petite sceur. 
Les roues de sa bicyclette ont a peine 
quarante centimetres de diametre. « On 
te laissera seule sur la route. » Ma soeur 
sanglote. Mais quel entrain pour asti- 
quer les machines! Plus de paresse. lis 
proposent de reparer la mienne. Ils 
se levent des Faube pour connaitre les 
nouvelles. Tandis que chacun s’etonne, 
je decouvre enfin les mobiles de ce 
patriotisme : t:n vovage a bicyclette! 
jusqu’a la mer! et une mer plus loin, 

■h & ™ » 



16 


LE DIABLE AU CORPS 


plus jolie que d’habitude, lis eussent 
brfile Paris pour partir plus vite. Ce 
qui terrifiait 1’Europe etait devenu leur 
unique espoir. 

L’egoisme des enfants est-il si ciif- 
ferent du nótre ? I/ete, a la campagnc, 
nous maudissons la pluie qui tombe, 
et les cultivateurs la reclament. 



1 


II est rarc qu’un cataclysme se pro- 

duise sans phenomćncs avant-coureurs. 
L’attentat autricliien, Porage du proces 
Caillaux repandaient une atmospherc 
irrespirable, propice a rextravagance. 
Aussi, mon vrai souvenir de guerre pre- 
cede la guerre. 

Voici comment. 

Nous nous moquions, mes freres et 
moi, d*un de nos yoisins, bonhomme 
grotesque, nain a barbiche blanche et 
a capuchon,conseiller municipal, nomme 
Marechaud. Tout le monde Pappelait 
le pere Marechaud. Bień que porte a 
porte, nous nous defendions de le sa- 


a 



18 


LK DIABLE Al) GO UPS 


luer, ce dont il enrageait si fort qu’un 
jour, n’y tenant plus, il nous aborda 
sur la route et nous dit : « Eh bien! 
on ne salue pas un conseiller munici- 
pal! » Nous nous sauvames. A partir 
de cette impertinence, les hostilites 
furent declarees. Mais que pouvait 
contrę nous un conseiller m unici pal ? 
En revenant de 1’ecole, et en y aliant, 
mes freres tiraient sa sonnette, avec 
d’autant plus d ł audace quele chi en, qui 
pouvait avoir mon age, n’etait pas a 
craindre. 

La veille du 14 juillet 1914, en aliant 

a la rencontre de mes freres, quelle ne 
fut pas ma surprise de voir un attrou- 
pement devant la grille des Marechaud. 
Quelques tilleuls elagues cachaient mai 
leur villa au fond du jardin. Depuis 
deux heures de 1’apres-midi, leur jeune 
bonne etant devenue folie se refugiait 
sur e toit et refusait de descendre. 
Deja les Marechaud, epouvantes par 
le seandale, ayaient cios leurs volcts, 



LE DlAliLE AU COHFS 


19 


si bien que le tragique dc cette folie sur 

» * 

un toit s’augmentait de ce que la maison 
parut abandonnee. Des gens criaient, 
8’indignaient que ses maitres ne fissent. 
rien pour sauver cette malheureuse. 
Elle titubait sur les tuiles, sans, d’ai - 
leurs, avoir l’air d 5 une ivrogne. J’eussc 
voulu pouvoir rester la toujours, mais 
notre bonne envoyee par ma mere vint 
nous rappeler au travail. Sans cela je 
serais prive de fete. Je partis la mort 
dans Tamę, et priant Dieu que a bonne 
fut encore sur le toit, lorsque* j’irais 
chercher mon pere a la gare, 

Elle etait a son poste, mais les rares 
passants revenaient de Paris, se depe- 
chaient pour rentrer diner, et ne pas 
manquer le bal. łls ne lui accordaient 
qu’une minutę distraite. 

Du reste, jusquici, pour la bonne, 
il ne s’agissait encore que de repetition 
plus ou moins publique. Elle devait 
debuter le soir, selon Tusage, les giran- 
doles lumineuses lui formant une veri- 



20 


LK DIABLE AC COKPS 


<* ł 

tablę rampę. II y avait a la fois celles 
de Pavenue et celles du jardin, car les 
Marechaud, malgre leur absence feinte. 
n’avaient ose se dispenser d ł illuminer, 
comme notables. Au fantasliąue de 

cette maison du crime. sur le toit de 

■ # 

laąuelle se promenait, comme sur un 
pont de navire pavoise, une fernme aux 
cheveux i ottants ? contribuait beau- 
coup la voix de cette femme : inhumaine, 
gutturale, d’une douceur qui donnait 
la chair de poule. 

■■ 

Les pompiers d’une petite commune 
etant des « yolontaires », ils s’occupent 
tout le jour d*autre chose que de 
pompes. C’est le laitier, le patissier, le 
serrurier, qui, leur travail fini, vien- 
dront eteindre Pincendie, s’il ne s ł est 
pas eteint de lui-meme. Des la mobili- 
sation, nos pompiers formerent en outre 
une sorte de milice mysterieuse 'aisant 
des patrouilles, des manoeuyres, et des 
rondes de nuit. Ces braves arriyerent 
enfin et fendirent la foule. 

4 M. A 


LE DIABLE AU COHPS 21 

Une femme s*avanęa. CFetait Fepouse 
d’un conseiller muilicipal, adversaire 
de Marechaud, et qui depuis quełques 
minutes s’apitoyait briiyammeńt sur 
la folie. Elle fit des recommandations 
au capitaine. « Essayez de la prendre 
par la douceur : elle en est tellement 
privee, la pauvre petite, dans cctte mai- 
son, otl on la bat. Surtout, si c ł est la 
craintc d’etre renvoyee, de se trouver 
sanś place, qui la fait agir, dites-lui 
que je la prendrai cliez moi. Je lui 
doiiblerai ses gages. » 

Cette charite bruyante produisit un 
eflet mediocre sur la foule. La damę 
1’ennuyait. On ne pensait qu’a la cap- 
ture. Les pompiers, au nombre de six, 
escaladerent la grille, cernerent la mai- 
son, grimpant de tous les cótes. Mais 
a peine V un d’eux apparut-il sur le toit, 
que la foule, comme les enfants a Gui- 
gnoi, se mit a vociferer, a prevenir 

la victime. 

# 

— Taisez-vous donc! criait la damę, 



+ 


I 




52 LE DIABLE AU CORPS 

a» 

ce qui excitait les « En voila un! En 
voila un » du public. A ces cris, la 
folie, s’armant de tułles, en, envoya 
une sur le casque du pompier parvenu 
au falte. Les cinq autres redescendirent 
aussitót, 

Tandis que les tirs, les maneges, les 
baraques, place de a Mairie, se lamen- 
taient de voir si peu de clientele, une 
nuit ou ła recette devait etre fruc- 
tueuse, les plus hardis voyous escala- 
daient les murs et se pressaient sur 
la pelouse pour suivre la chasse. La 

folie disait des choses que j’ai oubliees, 

« 

avec cette profonde melancolie resi- 
gnee que donnę aux voix la certitude 
qu’on a raison, que tout le monde se 
trompe. Les voyous, qui preferaient ce 
spectacle a la foire, voulaient cependant 
combiner les plaisirs, Aussi, tremblants 
que la folie fiit prise en leur absence, 
couraient-ils faire vite un tour de che- 
vaux de bois. D’autres, plus sages, 
installes sur les branches des tilleuls, 



LE DIABLE AU CORPS S3 

comme pour la revue de Vincennes, se 
contentaient d’allumer des feux de 
Bengale, des petards. 

On imagine 1’angoisse du couple Ma- 
rechaud chez soi, enferme au milieu 
de ce bruit et de ces lueurs. . 

Le conseiller municipal, epoux de la 
damę charitable, grimpe sur le petit mur 
de la grille, improvisait un discours 
sur la couardise des proprietaires, On 
Tapplaudit. 

Croyant que c’etait elle qu’on ap- 
plaudissait, la folie saluait, un paquet 
de tuiles sous chaque bras, car elle en 
jetait une chaque fois que miroitait un 
casąue. De sa voix inhumaine, elle re- 
merciait qu’on l’eut enfin comprise. Je 
pensai a quelque filie, papitaine corsaire, 
restant seule sur son bateau qui sonibre. 

La foule se dispersait, un peu lasse. 

■m 

J ł avais voulu rester avec mon pere 
tandis que ma mere, pour assouvir ce 
besoin de mai de cceur qu’ont les en- 
fants, conduisait les siens de manege en 


u 


LE DIABLE AU COHPS 


montagnes russes. Certes, j*eprouvais 
cet etrange besoin plus vivement que 
mes freres. J’aimais que mon coeur 
batte vite et irregulierement. Ce spec- 
tacie, d’une poesie profonde, me sa- 
tisfaisait davantage. « Comme tu es 
pale », avait dit ma mere. Je trouvai 
le pretexte des feux de Ben gale. lis 
me donnaient, dis-je, une couleur verte. 

Je crains tout de meme que cela 
Timpressionne trop, dit-elle a mon pere. 

— Oh, reponait-il, persoime n J est 
plus insensible. II peut regarder n’im- 
porte quoi, sauf un lapin qti’on ecor- 
che. 

Mon pere disait cela pour que je 
restasse. Mais ii savait que ce spectacle 
me bouleversait. Je sentais qu s il le 
bouleversait aussi. Je lui demandai de 
me prendre sur ses epaules pour mieux 
voir. En realite, j’allais m’evanouir, mes 
jambes ne me portaient plus. 

Maintenant on ne comptait qu’une 
vingtaine de personnes. Nous enten- 


LK DIABLE AU CORPS 


25 


diines les clairons. C’etait la retraite 

4 

aux flambeaux. 

Cent torches eclairaient soudain la 
folie, corrime, apres la lumiere douce 
des ramp es, le magnesium eclate pour 
photographier une nouvelle etoile. Alors, 
agitant ses mains en signe d’adieu, et 
croyant a la fm du moride, ou simple- 
ment, qu’on allait la prendre, elle se 
jęta du toit, brisa la marąuise dans sa 
chute, avec un fracas epouvantable, 
pour venir s’aplatlr sur les marches de 
pierre. Jusqu’ici j’avais essaye de sup- 
porter tout, bien que mes oreilles tin- 

p 

tassent et que le coeur me manquat. 
Mais quand j s entendis des gens crier : 
« Elle vit eneore », je tombai, sans eon- 
naissance, des epaules de mon pere. 

Revenu a moi, il m’entraina au bord 
de la Marne. Nous y restames tres tard, 
en silenee, allonges dans 1’herbe. 

Au retour, je crus voir derriere la 
grille une silliouette blanche, le fan- 
tóme de la Lonne! C’etait le pere Marę- 


26 le diable ad corps 

9 ■ 

chaud en bonnet de coton, contemplant 
les degats, sa marąuise, ses tuiles, ses 
pelouses, ses massifs, ses marches cou- 
vertes de sang, son prestige detruit, 
Si j’insiste sur un teł episode, c’est 
qu’il fait comprendre mieux que tout 
autre Tetrange periode de la guerre, et 
combi en, pląs que le pittoresąu-e, me 
frappait la poesie des choses. 


Nous entendimes e canon. On se 
battait pr£s de Meaux. On racontait 
meme que des uhlans avaient ete captu- 
res pres de Lagny, a ąuinze kilometres 
de chez nous. Tandis que ma tante par- 
ait d ! une amie enfuie des les premiera 
jours, apres avoir enterre dans son jar- 
din des pendules, des hoites de sar- 
dines, je demandai a mon pere le moyen 
' d’emporter nos vieux livres ; c’est ce 
qu’il me coutait le plus de perdre. 

Enfin, au moment ou nous nous ap- 
pretions a la fuite, les journaux nous 
apprirent que c’etait inutile. 

Mes sceurs, maintenant, allaient a 



25 


LE 1MARLK AU CORPS 


J... porter des paniers de poires aux 
blessćs. Elles avaient decouvert un de- 
dommagement, inediocre ii est vrai, a 
tous leurs beaux projets ecroules. Quand 
elles arrivaient a J..., les paniers 
etaient presque vides! 

Je devais entrer au lycee Henri IV ; 
mais mon pere prefera me gard er en- 
core un an a la -campagne. Ma seule dis- 
traction de ce morne hiver fut de cou- 
rir chez notre marchande dc journaux, 
pour %lie sdr d’avoir un exemplaire du 
Moty jourhal qui me plaisait et parais- 
sait le samedi. Ce jour-la je n’etais 
jamais leve tard. 

Mais le printemps arriva, qu’egaye- 
rent mes premieres incartades. Sous pre- 
texte de quetes, ce printemps, plusieurs 
fois, je me promenai, endimanche, une 
jeune personne a ma droite. Je tenais 
le tronc; elle, la corbeille d’insigńes. 
Des la seconde quete, des confreres 
m’apprirent a pro liter de ces journees 



LE DIABLE AU COBPS 


29 


libres ou Fon me jetait dans łes bras 
d’une petite filie. Des lors, nous nous 
empressions de recueillir, le matin, le 
plus d'argent possible, remettions a 
midi notre recolte a la damę patronesse 

t 

et allions toute la journee polissonner 
sur les coteaux de Chennevieres. Pour 

* * * * ' * • •+ w* 

la premiere fois, j^us un ami. J’aimais 

a queter avec sa sceur. Pour la premiere 

fois, je m’entendais avec un garęon 

aussi precoce que moi, ad mi rant meme 

sa beaute, son effronterie. Notre mepris 

commun pour ceux de notre age nous 

rapprochait encore. Nous seuls, nous 

jugions capables de comprendre les 

chose? ; et, enfin. nous seuls nous trou- 

vions dignes des femmes. Nous nous 

crovions des hommes. Par chance nous 
*/ 

^allions pas etre separes. Rene allait 
deja au lycee Henri IV, et je serais dans 
sa classe, en troisieme. II ne devait pas 
apprendre le grec ; i) me fit cet extreme 
sacrifice de convaincre ses parents de 
le lui laisser apprendre. Ainsi nous se- 


30 


LE Dl A ULE AU COUPS 


rions toujours ensemble. Comme il 
n’avait pas fait sa premiere annee, 
c’etait s’obliger a des repetitions par- 
ticulieres. Les parents de Rene n’y 
comprirent rien, qui, 1’annee precedente, 
devant ses supplications, avaient con- 
senti a ce qu’il n’etudiat pas le grec, 
Us y virent Teffet dema bonne influence, 
et, s’ils supportaient ses autres cama* 
rades, j’etais, du moins, le seul ami 
qu’ils approuvassent. 

Pour la premiere fois, nul jour des 
vacances de cette annee ne nie fut pe- 
sant. Je connus donc que personne 
n s echappe a son age, et que mon dan- 
gereux mepris s’etait fondu comme 
glace des que quelqu’un avait bien voulu 
prendre gardę a moi, de la faęon qui 

me convenait. Nos communes avances 

0 

raccourcirent de moitie la route que 
1’orgueil de chacun de nous avait a faire. 

Le jour de la rentree des classes, 
Rene me fut un guide precieux. 



LE DIABLE AU CORPS 


31 


Avec lui tout me devenait plaisir et 
moi qui, scul, ne pouvais avancer d’un 
pas, j’aimais faire a pied, deux fois par 
jour, le trajet qui separe Henri IV de 
la gare de la Bastille, oii nous prenions 
notre train. 

Trois ans passerent ainsi, sans autre 
amitie, et sans autre cspoir que les po- 
lissonneries du jeudi, — avec les pelites 
Cl les que les parents de mon ami nous 
fournissaient innoc-emment, imdtant en¬ 
semble a gouter les amis de leur Cis et 
les amies de leur filie, *— menu es faveurs 
que nous derobions, et qu T eJles nous 
derobaient, sous pietcxte de jeux a 
gages. 


■ 



\ 


La belle saison venue, mon pere ai- 
mait a nous emmener, mes freres et moi* 
dans de longues promenades. Un de 
nos buts favoris efait Ormesson, et - 
de suivre le Morbras, riviere arge d’un 
metre, traversant des prairies ou pous- 
sent d*es fleurs qu s on ne ren contrę nulłe 
part ailleurs, et d3nt j’ai oublie le nom. 
Des touffes de crcsson ou de menthe 
cachent au pied qui se hasarde Tendroit 
ou commence Teau. La riviere charrie 
au printemps des mllliers de petales 
blancs ct roses. Ce sont ies aubepines. 

Un dimanche d’avril 1917, comme cela 
nous arrivait souvent, nous primes le 


LE DIABLE AU COHPS 


33 


tram pour La Varenne, d’ou nous de- 
vions nous rendre a pied a Ormesson. 

Mon pere me dit que nous retrouverions 

* 

a La Varenne des gens agreables, les 
Grangier. Je les connaissais pour avóir 
vu le nom de eur filie, Marthe, dans 
le cataiogue d*une exposition de pein- 
ture. Un jour, j’avais entendu mes pa- 
rents parł er de la visite d’un M. Gran¬ 
gier. II etait venu, avec un carton empli 
des oeuvres de sa filie, agee de dix-huit 
ans. Marthe etait malade. Son pere aurait 
voulu lui faire une surprise : que ses 
aquarelles figurassent dans une exposi- 
tion de charite dont ma mere etait pre- 
sidente. Ces aquarelles etaient sans 
nulle recherche ; on y sentait la bonne 
ćl6ve du cours de dessin, tirant la 
langue, lechant les pinceaux. 

Sur le quai de la gare de La Yarenne, 
les Grangier nous attendaient. M. et 

o 

Mme Grangier devaient etre du meme 
approchant de la cinquantaine. 
Mais Minę Grangier paraissait Tainee 


34 


LE DIAlil-K AU COHPS 


de son mari ; son inelegance, sa taille 
courte, firent qu’elle me deplut au 
premier coup d ł oeil. 

Au cours de cette promenadę, je de- 

* 

vais remarquer qu’elle fronęait sou- 
vent les sourcils, ce qui couvrait son 
front de rides auxquelles il fallait une 
minutę pour disparaitre. Afin qu’elle 
eut tous les motifs de me deplaire, sans 
que je me reproehasse d’etre injuste, 
je souhaitais qu , elle employat des fa- 
ęons de parler assez communes. Sur ce 
point, elle me deęut. 

Le pere, lui, avait Tair d’un brave 
homme, ancien sous-oflicier, adore de ses 
soldats. Mais ou etait Marthe ? Je trem- 
blais a la perspective d’une promenadę 
sans autre compagaie que celle de ses pa- 
rents. Elle devait venir par le prochain 
train, « dans un quart d ł heure, expliqua 
Mme Grangier, n’ayant pu etre prfete a 
temps. Son fr£re arriyerait avec elle. » 

Quand le train entra en gare, Marthe 
etait debout sur le marchepied du wagon. 





LE*DIABLE AU CORPS 


35 


«Attends bicn que le train s ł arrśte» lui 
cria sa mere... Cette imprudente me 

charma. 

Sa robę, son chapeau trfes simples, 
prouvaient son peu d’estime pour l’opi- 
nion des inconnus. Elle donnait la main 
a un petit garęon qui paraissait avoir 
onze ans. C’etait son frere, enfant pale, 
aux cheveux d’albinos, et dont tous les 
gestes trahissaient la maladie. 

Sur la route, Marthe et moi mar- 
chions en tete. Mon pere marchait der- 
riere, entre les Grangier. 

Mes freres, eux, baillaient, a^ee ce 
nouveau petit camarade chetif, a qui 
fon defendait de courir. 

Comme je complimentais Marthe sur 
ses aquarelles, elle me repondit modes- 
tement que c’etaient des etudes. Elle n ! y 
attachait aucune importance. Elle me 
montrerait rnieux, des fleurs « stylisees ». 
Je jugeai bon, pour la premiere fois, 
de ne pas lui dire que je trouvais ces 
. sortes de fleurs ridicules. 


36 LE DIABLE AU CORPS 

Sous son chapeau, elle ne pouvait 
bien me voir. Moi, je Tobseryais. 

— Vous ressemblez peu a madame 
votre mere, lui dis-je. 

C’etait un madrigal. 

— On me le dit quelquefois; mais 
quand vous viendrez a la maison, je 
vous montrerai des photo-graphies de 
maman Iorsqu’elle etait jeune, je łui 
ressemble beaucoup. 

Je fus attriste de cette reponse, et 
je priai Dieu de ne point voir Marthe 
quand elle aurait Tage de sa mere. 

Voulant dissiper le malaise de eette 
reponse penible, et ne comprenant pas 
que, penible, elle ne pouvait Tetre que 
pour moi, puisque heureusement Marthe 
ne voyait point sa mere avec mes yeux, 
je lui dis: 

— Yous avez tort de vous coiffer de 
la sorte, les cheveux lisses vous iraient 
mieux. 

Je restai terrifie, n’ayant jamais dit 
pareille chose a une femme. Je pensais 



# 


LE DUBLE A.U COKPS 37 

4 la faęon dont j’etais coiffe, moi. 

— Vous pourrez le demander a ma- 
man (comme si elle avait besoin de se 
justifier!); d’habitude je ne me coiffe 
pas si mai, mais j’etais deja en retard 
et je craignais de manąuer le second 
train. D’ailleurs, je n*avais pas Fin- 
tention d’oter mon chapeau. 

« Quelle filie est-ce donc, pensais-je, 
pour admettre qu’un gamin la que- 

relle a propos de ses meches? » 

* #■ 

J’essayais de deviner ses gouts en 
litterature ; je fus heureux qu’elle con- 
nut Baudelaire et Yerlaine, channe de 
la faęon dont elle aimait Baudelaire, 
qui ifetait pourtant pas la mienne. 
J’y discernais une res olte. Ses parents 
avaient fini par admettre ses gouts. 
Marthe leur en voulait que ce fut par 
tendresse. Son fiance, dans ses lettres, 
lui parlait de ce qu’il lisait, et s ł il lui 
conseillait certains lrvres, il lui en de- 
fendait d ł autres. II lui avait defendu 
Les Fleurs du Mai. Desagreablement 

m 




— k 




38 


LE DIaBLK AU CORPB 


surpris dapprendre qu ł elle etait fiancee, 
je me rejouis de savofr qu’elle desobeis- 
sait a un soldat assez nigaud pour 
craindre Baudelaire. Je fus heureux de 

w ™ m ■ » m 4 - ' v -■ « * * r -a- ■ ■’* 

sentir qinl deyait souvent choąuer 
Marthe. Apres a premiere surprise desa- 
greable, je me felicitai de son etroitesse, 
d’autant mieux que j’eusse eraint, s’il 
avait lui aussi goute Les FUurs du Mai , 

n • - * * / 

que leur futur appartement ressem- 
blat a celui de La Mort des Amants , 
Je me demandai ensuite ce que cela 
pouvait bien me faire. 

Son fiance lui avait aussi defendu les 
academies de dessin. Moi qui n y allais 
jamais, je lui proposai de I’y conduire, 
ajoutant que j’y travaiłlais souyent. 
Mais, craignant ensuite que mon men* 
songe fut decouvert, je la priai de n’en 
point parler a mon pere. II ignorait, 
dis-je, que je manquais des cours de 
gymnastique pour me rendreala Grandę- 
Ohaumiere, Car je ne youlais pas qu’elle 
put se figurer que je cachais 1'aęade' 



LE DUBLE AU COHPS JJB 

v 

mie a mes parents, parce qiTils me de- 
fendaient de voir des femmes nues. 
J’etais heureux qu’il se fit un secret 
entre nous, et moi, timide, me sentais 
deja tyrannique avec elle, 

J’etais fier aussi d’etre prefere a 
la campagne, car nous n’avions pas 
encore fait allusion a u decor de notre 
promenadę. Quelquefois ses parents Tap~ 
pelaient : « Regarde, Marthe, a ta 
droite, comme les coteaux de Chenne- 
vieres sont jolis », ou bien, son frere 
s^pprochait d*elle et lui demandait le 
nom d ł une fleur qu’il venait de cuciliir. 
Elle leur accordait d’attention dis- 
traite juste assez pour qu’ils ne se fa- 
chassent point. 

Nous nous assimes dans les prairies 
d Ormesson. Dans ma candeur, je re- 
. grettais d’avoir ete si loin, et d’avoir 
tellement precipite les choses. o Apres 
une conversation moins sentimentalc, 
plus naturelle, pensai-je, je pourrais 
eblouir Marthe, et m’attirer la bienveil- 


40 LE DUBLE AU CORPS 

« 

# * ■ w *■ § * 

lance de ses parents, en racontant le 
passe de ce village. » Je m’en abstins. 
Je croyais avoir des raisons profondes, 
et pensais qu’apres tout ce qui s’etait 
passe, une coiwersation tellement en 
dehors de nos inquietudes communes 

m m * 

ne pourrait que rompre le charme. Je 
croyais qu’il s’etait passe des choses 
graves. C/etait d’ailleurs vrai, simple- 
m«nt, je le sus dans la suitę, parce que 
Marthe avait fausse notre conversation 
dans le meme sens que moi. Mais moi 
qui ne pouvais m’en rendre compte, 
je me figurais lui avoir adresse des pa* 
roles significatives. Je croyais avoir 
declare mon amour a une personne in- 
sensible. J’oubliais que M, et Mme 
Grangier eussent pu entendre sans 
le moindre incoiwenżant tout ce que 
j’avais dit a leur filie ; mais moi au- 
rais-je pu le lui dire en leur presence? 

— Marthe ne m ł intimide pas, me 
repetais-je. Donc, seuls ses parents et 
mon pere m’empechent de me pen- 


Lk DCA EŁK AU CORPS 


41 


cher sur son cou, et de Pembrasser. 

* K 

Profondement en moi, un autre gar- 
ęon se felicitait de ces trouble-fete. 
CeluLci pensait : 

— Quelle chance que je ne me trouve 
pas seul avec elle! Car je n’oserais pas 
davantage Pembrasser, et n’aurais au- 
cune excuse. 

Ainsi triche le timide. 


Nous reprenions le train a la gare de 
Sucy, Ayant une bonne demi-heure a 
Tattendre, nous nous assimes a la ter- 
rasse d’un cafe. Je dus subir les compli- 
ments de Mme Grangier. Els m’humi- 
liaient, Els rappelaient a sa filie que je 

qui passe- 
rait son baccalaureat dans un an. 
Marthe voulut boire de la grenadine ; 

* j m 

] en commandai aussi. Le matm encore, 

w 

je me serais cru deshonore en buvant 
de la grenadine. Mon pere n’y compre- 
nait rien. II me laissait toujours servir 


n etais encore qu’un iyceen, 



LG DIABLE Alf COBPS 


42 

des aperitifs. Je tremblai qu*il me 
plaisant&t sur ma sagesse. II le fit, mais 
a mots couverts, de faęon que Marthe 
ne devinat pas que je buvais de la gre- 
nadine pour faire comme elłe. 

Arrives a F..., nous dimes adieu aux 
Grangier. Je promis a Marthe de lui 
porter le jeudi suivant la collection du 
journal Le Moi et Une Saison en enfer. 

— Encore un titre qui plairait a 
mon flance! 

Elle riait. 

— Voyons, Marthe! dit, fronęant les 
sourcils, sa mere qu’un tel manque de 
soumission choquait toujours. 

Mon p6re et mes freres s’etaient en- 

nuyes, qu*nnporte! Le bonheur est 

* 

egolste. 



Le lendemain, au lycee, je n’eprou- 
vai pas le besoin de racontei* a Rene, 
a qui je disais tout, ma journee du di- 
manche. Mais je n’etais pas d ł humeur a 
supporter qu’il me raill&t de n’avoir 
pas embrasse Marthe en cachette. Autre 
chose m’etonnait ; c’est qu’aujourd , hui 
je trouvais Rene moins diflerent de mes 

camarades, 

Ressentant de Tamour pour Marthe, 
j en 6tais a Rene, a mes parents, a mes 

soeurs. 

Je me promettais bien cet effort de 



44 


LE DIABLE AD CO UPS 


voIonte de ne pas venir la voir avant 
le jour de notre rendez-vous t Pour- 
tant, le mardi soir, ne pouvant attendre, 
je sus trouver a ma faiblesse de bonnes 
excuses qui me permissent de porter 

apres-diner le livre et les journaux. 

* ■ 

Dans cette impatience. Marthe verrait 
la preuve de mon amour, disais-je, 
et si elle refuse de la voir, je saurais 
bien l’y contraindre. 

Pendant un quart d*heure, je cóurus 
comme un fou jusqu’a sa maison. Alors, 
craignant de la deranger pendant son 
repas, j’attendis, en nage, dix minutes, 
devant la grille. Je pensais que pendant 
ce temps, mes palpitations de cceur 
s ł arreteraient. Elles augmentaient, au 
contraire. Je manquai tourner bride, 
mais depuis quelques minutes, d’une 
fenetre voisine, une femme me regar- 
dait curieusement, voulant savoir ce 
que je faisais, refugie contrę cette porte. 
Elle me decida. Je sonnai. J ł entrai 
dans la maison. Je demandai a la do- 



I.K Dl A. RLE AU CORPiS 


45 


mestiąue si Madame etait chez elle. 
Presque aussitót, Mme Grangier parut 
dans la petite piece ou Ton m’avait in- 
troduit* Je sursautai, comme si la domes- 
tique eut du comprendre que j’avais 
demande « Madame » par convenance 
et que je venais voir « Mademoiselle ». 
Rougissant, je priai Mme Grangier de 
m’excuser de la deranger a pareille heure, 
comme s ł il cut ete une heure du matin : 
ne pouvant venir jcudi j’apportais le 
livre et les journaux a sa filie. 

— Cela tombe a merveille, me dit 
Mme Grangier, car Marthe n’aurait 
pas pu vous recevoir. Son flance a ob- 
tenu une permission, quinze jours plus 
tót qu’il ne pensait. II est arrive hier, 
et Marthe dine ce soir chez ses futurs 
beaux-parents. 

Je m’en allai donc, et puisque je 
n ł avais plus de chance de la revoir ja- 
mais. croyais-je, m^efforęais de ne plus 
penser a Marthe, et, par cela meine, ne 
pens ant qu’a elle. 



LE DIABLE AU COHPS 



Pourtant, un mois apres, un matin, 
sautant de mon wagon a la gare de la 
Bastille, je la vis qui descendait d’un 
autre. Elte allait choisir dans des ma- 
gasins differentes choses, en vue de 
son mariage. Je lui demandai de m’ac- 
compagner jusqu’a Henri IV, 

— Tiens, dit-elle, 1’annee prochaine, 
quand vous serez en seconde, vous aurez 
mon beau-pere pour professeur de geo- 
graphie. 

Vexe qu , elle me parlat etudes, comme 
si aucune autre CGnversation n’eut ete 
de mon Sge, je lui repondis aigrement 
que ce serait assez dróle* 

Elle fronęa les sourcils. Je pensai a 
sa mere. 

Nous arrivions a Henri IV, et, ne vou- 
lant pas la quitter sur ces paroles que 
je croyais blessantes, je decidai d’en- 
trer en classe une heure plus tard, apres 
le cours de dessin. Je fus heureux qu’en 



LE DIABLE AU COftl>S 


41 


cette circonstance Marthe ne montrat 
pas de sagesse, ne me fit aucun reproche, 
et, plutót, semblat me remercier d’un 
tel saerifice, en realite nul. Je lui fus 
reconnaissant qu’en echange elle ne 
me proposat point de Taccompagner 
dans ses courses, mais qu’elle me donnat 
son temps comme je lui donnais le mień. 

Nous etions maintenant dans le jar- 
din du Luxembourg ; neuf heures son- 
nerent a 1’horloge du Senat. Je renon* 
ęais au lycee* J’avais dans ma poche, 
par miracle, plus d’argent que n’en a 
d’habitude un collegien en deux ans, 
ayant la veille vendu mes timbres- 
poste les plus rares a la Bourse aux 
timbres, qui se tient derriere le Guignol 
des Champs-EIysees. 

Au cours de la conversation, Marthe 
m’ayant appris qu’elle dejeunait chez 
ses beaux-parents, je decidai de la 
resoudre a rester avec moi. La demie de 
neuf heures sonnait. Marthe sursauta, 
point encore habituee a ce qu’on aban- 



48 


LE DIABLE AU CORPS 


donnat pour elle tous ses devoirs, fussent- 
ils des devoirs de classe. Mais, voyant 
que je restais sur ma chaise de fer, elle 
n’eut pas le courage de me rappeler que 
j^aurais du etre assis sur les bancs de 
Henri IV. 

Nous restions immobiles. Ainsi doit 
etre le bonheur. Un chien sauta du 
bassin et se secoua. Marthe se leva, 
comme quelqu , un qui, apres la sieste, 
et le visage encore enduit de sommeil, 
secoue ses reves. Elle faisalt avec ses 

'P- 

bras des mouvements de gymnastique. 
J*en augurai mai pour notre entente, 

— Ces chaises sont trop dures, me dit- 
elle, comme pour s’excuser d’etre de- 
bout. 

Elle portait une robę de foulard, 
chiffonnee depuis qu’elle s’etait assise. 
Je ne pus m ł empecher d^maginer les des- 
sins que le cannage iinprime sur la peau. 

— AllonSj accompagnez-moi dans les 
magasins, puisque vous et es decide a 
ne pas aller en classe, dit Marthe, 



LE DIABLE AU CORPS 


49 


faisant pour la premierę fois allusion 
a ce que je negligeais pour elle. 

Je Taccompagnai dans plusieurs mai- 
sons de lingerie, Pempfichaut de com- 
mander ce qui lui plaisait et ne me 
plaisait pas ; par exemple ? evitant le 
rosę, qui m ł importune, et qui ótait sa 
couleur favorite. 

Apres ces premteres victoires, il fal-, 
lait obtenir de Marthe qu 1 elle ne de- 
jeunat pas chez ses beaux-parents. Ne 
pensant pas qu ł elie pouvait leur mentir 
pour le simple plaisir de rester en ma 
compagnie, je cherchai ce qui la deter- 
minerait k me suivre dans Tecole buis- 
sonnlere. Elle r£vait de connaitre un bar 
americain, El e n’avait jamais ose de- 
mander a son fiance de Yy conduire. 
D’ailleurs, il ignerait les bars. Je tenais 
mon pretexte. A son refus, empreint 
d’une veritable deception, je pensai 
qu’elle viendrait. Au bout d’une demi- 
hcure, ayant use de tout pour la eon- 
vaincre, et nMnsistant ineme plus, jp 



LE DIABLE AU COftPS 


50 

Taccompagnai ohez ses beaux-parents, 
dans 1’ćtat d’esprit d’un condamne a 
mort esperant jusqu’au dernier moment 
qu’un coup de main se fera sur la route 
du supplice. Je voyais s’approcher la 
rue, sans que rien ne se produisit. 

Mais soudain, Marthc, frappant a la 

■ r 

\dtre, arreta le chauffeur du taxi devant 
un bureau de poste. 

p 

Elle me dit : 

— Attendez-moi une seconde. Je 
vai$ telephoner a ma belle-m£re que je 
suis dans un quartier trop eloigne pour 
arriver a temps. 

Au bout de quelques minutes, n’en 
pouvant plus d impatience, j’avisai une 
marchande de fleurs et je choisis une 
a une des roses rouges, dont je fis 
faire u*ne botte. Je ne pensais pas tant 
au plaisir de Marthe qu’a la necessite 
pour e le de mentir encore ce soir pour 
expliquer a ses parents d’ou venaient 
les roses. Notre projet, lors de la pre¬ 
mierę rencontre, d’aller a une aca- 



LE DIABLE AU COBPS 


51 


darnie de dessin ; le mensonge du te- 
lephonc qu’elle repeterait, ce soir, a 
ses parcnts, mensonge auquel s’ajou- 
terait cełui des roses, m’etaient des fa- 
veurs plus douces qu’un baiser. Car, 
ayant souvent embrasse, sans grand 
plaisir, des levres de petites filles, et 
oubliant que c ł etait parce que je ne 
les aimais pas, je desirais peu les levres 
de Marthe. Tandis qu’une telle compli- 
cite m’etait restee, jusqu , a ce jour, In- 
connue. 

Marthe sortait de la poste, rayon- 
nante, apres le premier mensonge. Je 
donnai au chauffeur Tadresse d‘un bar 
de la rue Daunou. 

Elle s*extasiait, comme une pension- 
naire, sur la veste blanche du barman, 
la grace avec laquelle il secouait des 
gobelets d’argent, les noms bizarres ou 
poetiques des melanges. Elle respirait 
de temps en temps ses roses rouges 
dont elle se promettait de faire une 
aquare le, qu , elle me donnerait en sou- 



LE DUBLE AU COUPS 


55 

venir de cette journee. Je lin demandai 
de me montrer une photographie de 
son flance. Je le trouvai beau. Sentant 
deja quelle importance elle attaehait 
a mes opinions, je poussai 1’hypo- 
crisie jusąu^ lui dire qu’il etait tres 
beau, mais d*un air peu convaincu, 
pour lui don ner a penser que je le lui 
disais par politesse. Ce qui, selon moi, 
devait jeter le trouble dans Tamę de 
Marthe, et, de plus, m ł attirer sa re- 
connaissance. 

Mais, 1’apres-midi, il fallut songer au 
motif de son voyage. Son flance, dont 
elle savait les gouts, s ł en etait remis 
completement a elle du soin de choisir 
leur mobilier. Mais sa mere voulait 
a toute force la 3uivre. Marthe, en lin, 
en lui promettant de ne pas faire de 
folies, avait obtenu de venir seule. Elle 
devait, ce jour-la, choisir quelques meu- 
bles pour leur chambrę a coucher. Bień 
que je me fusse promis de ne montrer 
d’extrerne plaisir ou deplnisir a aucune 



LE DIABLE AU coaps 


53 


des paroles de Marthe, il me fallut faire 
un effort pour continuer de marcher 
sur le boulevard d’un pas tranąuille 
qui inaintenant ne s’aecordait plus avec 
• le rylhrne de mon coeur. 

Cette obligation d’accompagner Mar¬ 
the nFapparut comme une malcliance. 
II fallait donc Faider a choisir une 
charnbre pour elle et un autre! Puis, 
j ł entrevis le moyen de choisir une 
charnbre pour Marthe et pour moi. 

iFoubliais si vite son flance, qu’au 
bout d’un quart d’heure de marche, 
on nFaurait bien surpris en me rappe- 
lant que, dans cette charnbre, un autre 
dormirait aupres d’elle. 

Son flance goutait le style Louis XV. 
Le mauvais gotit de Marthe etait 
autre ; elle aurait plutot verse dans 
le japonais. II me fallut donc les com¬ 
bo ttre tous deux. C’etait a qui jouerait 
le plus vite». Au moindre mot de Marthe, 
devinant ce qui la tentait, il me fallait 
lui designer le contraire, qui ne me plai- 



54 


Lł diable AU conps 


* 

sait pas toujours, afin de rne donner 
Tapparenee de ceder a ses caprices, 
quand j^abandonnerais un meuble pour 
un autre, qui derangeait moins son 
ceil. 

* 

Elie murmurait : « Lui qui vou!ait 
une chambre rosę. » N’osant nieme 
plus m^ayouer ses propres gouts, elle 
les attribuait a son flance. Je devinai 
que dans quelques jours nous les rail- 
lerions ensemble. 

Pourtant je ne comprenais pas bien 
cette faiblesse. « Si elle ne m’aime pas, 
pensai-je, quelle raison a-t-elle de me 
ceder, de sacrifier ses preferences, et 
celles de ce jeune homme, aux miennes? » 
Je n*en trouvai aucune. La plus mo- 
deste eflt ete encore de me dire que 
Marthe n^aimait. Pourtant j’etais sur 

du contraire. 

# 

Marthe m’avait dit : « Au moins lais- 
sons-lui 1’ętofFe rosę.» — « Laissons-lui!» 
Rien que pour ce mot, je me sentais 
pi es de lach er prise. Mais « lui laisser 


I.fc UIaBLK AU CUitFb 


55 


Tetoffe rosę » equivalait a tout aban- 
donner. Je representai a Marthe com¬ 
bi en ces znurs roses gacheraient les 
meublea simples que « nous avions 
choisis », et, reculant encore devant le 
scandale, lui conseillai de faire peindre 
les murs de sa chambre a la chaux ! 

Cetait le coup de grace. Toute la 

* 

ournee, Marthe avait ete tellement 
harcelee qu ł elle le reęut sans revolte. 

’■ * m 

Elle se contenta de me dire : « En effet, 
vous avez raison. » 

A la fin de cette journee ereintantc, 
je me felicitai du pas que j ł avais fait. 
J"etais parvenu a transformer, incuble 
a meuble, ce mariage damour, o u plutót 
d’amourette, en un mariage de raison, 
et lequel ! puisque la raison n’y tenait 
aucune place, chacun ne trouvant chez 
1’autre que les avantages qu , offre un 
mariage d’amour. 

En me quittant, ce soir-la, au lieu 
d ł eviter desormais mes conseils, elle 
m’avait prie de 1’aider les jours suivants 



56 


LE 1)1 A KLE AU ColiPS 


dans le choix de ses autres meubles. 
Je le lui promis, mais a condition 
qu 5 elle me jurat de ne jamais le dire a 
son flance, puisque la seule raison qui 
put a la longue lui faire admetlre ces 
meubles, s’il avait dc 1’amour pour 
Marthe, c’etait de penser que tout sor- 
tait d^elle, de son bon plaisir, qui de- 
viendrait le leur. 

Quand je rentrai a la maison, je crus 
lirę dans le regard de mon pere qu’il 
avait deja appris mon escapade. Natu- 
rellement il ne savait rien ; commenl 
eut-il pu le savoir? 

« Bah ! Jacques s 5 habituera bien a 
celte chambre », avait dit Marthe. En 
me couchant, je me repetai, que si 
elle songeait a son mariage avant de 
dormir, elle devait, ce soir, l’envis*ager 
de toute autre sorte qu ! elle ne l ł avait 
fait Ics jours precedents. Pour moi, 
quelle que fut Tissue de celte idylle, 
j ł etais, d’avance, bien venge de son 
Jacques : je pensais a leur nuit de noces 


LU 1)1 A li LU AL' C01U ł S 


37 


dans cette chambre auslere, dans « ma » 

chambre ! 

■ 

Le lendemain matin, je guettai dans 
ła rue le factetir qui devait apporter 
une lettre d*absence- II mc la remit, 
je Tempochai, jetant les autres dans la 
boite de notre grille. Procede trop 
simple pour ne pas en user tou- 
jours, 

Manquer la classe voulait dire, selon 
moi, que j ł etais amoureux de Martlie. 
Je me trompais. Marthe ne m’etait que 
le pretexte de cette ecole buissonniere. 
Et la preuve, c’est qu’apres avoir goute 
en compagnie de Marthe aux charmes 
de la liberte, je voulus y gouter seul, 
puis faire des adeptes. La liberte me 
devint vite une drogue. 

L ł annee scolaire touchait a sa fln, et 
je voyais avec terreur que ma paresse 
allait rester impunie, alors que je sou- 
haitais le renvoi du college, un dramę, 
enfrn, qui clóturat cette periode. 

A lorce de vivre dans les nićmes idees, 



58 


Lfc DIAULK AU COftPS 


de ne voir qu’une chose, si on la veut 
avec ardeur, on ne remarque plus le 
crime de ses desirs. Certes, je ne cher- 
chais pas a faire de la peine a mon 
pere ; pourtant, je souhaitais la chose 
qui pourrait lui en faire le plus. Les 
classes m’avaient toujours ete un sup- 
plice; Marthe et la liberie avaient 
acheve de me les rendre intolerables. 
Je me rendais bien compte que, si 
j^aimais moins Rene, c ł etait simple- 
ment parce qu’il me rappelait quelque 
chose du college. Je souffrais, et eette 
crainte me rendait menie physique- 
ment malade, a Tidee de me retrouver, 
Fannee suivante, dans la niaiserie de 
mes condisciples. 

Pour le malheur de R.ene, je lui avais 
trop bien fait partager mon vice. Aussi, 
lorsąue, moins habile que moi, il m’an- 
nonęa qu’il etait renvoye de Kenri IV, 
je crus Fetre moi-meme. II fallait Fap- 
prendre a mon pere car il me saurait 
gre de le lui dire moi-meme, avant la 



LK DIABLE AU COHPS 


59 


lettre du censeur, lettre trop grave a 
subtiiiscr. 

Nous etions un mercredi. Le lende- 
main, jour de conge, j’attendis que mon 
pere fut a Paris pour prevenir ma mere. 
La perspective de quatre jours detrouble 
dans son menage Palarnia plus que 
la nauvelle. Puis je partis au bord de 
la Marne, oii Marthe m*avait dit qu’elle 
me rejoindrait peut-6tre. Elle n’y etait 
pas. Ce fut une chance. Mon amour 
puis ant dans cette rencontre une mau- 
vaise energie, j’aurais pu, ensuite, lutter 
contrę mon pere; tandis que Forage 
eclatant apres une journee de vide, de 
tristesse, je rentrai le front bas, comme 
il convenait. Je revins chez nous un 
peu apres Flieure o& je savais que 
mon pere avait coutume d’y etre. II 
« savait » donc. Je me promenai dans 
le jardin, attendant que mon pere me 
fit venir. Mes sceurs jouaient en si lence. 
Elles devinaient quelque chose. Un de 
mes freres, assez excite par Torage, me 


60 


LK DIABLE AU CORPS 

dit de me rendre dans la chambre ou 
mon pere s’etait etendu. 

Des eclats de vcix, des menaces, 
m’eussent permis la revolte. Ce fut 
pire. Mon pere se taisait ; ensuite, sans 
aucune colere, avec une voix meme 
plus douce que de coutume, il me dit : 

— Eh bien que comptes-tu faire 
maintenant? 

Les larmes qui ne pouvaient s^nfuir 
par mes yeux, comme un essaim 
d’abeilles ; bourdonnaient dans ma tete. 
A une volonte, j’eusse pu opposer la 
mienne, meme impuissante, Mais de- 
vant une telle douceur, je ne pensais 
qu ł a me soumettre. 

— Ce que tu mWdonneras de 
faire. 

— Non, ne mens pas encore. Je t’ai 
toujours laisse agir comme tu voulais ; 
continue. Sans doute auras-tu a coeur 
de m’en faire repentir. 

Dans l’extreme jeunesse, l’an est 
trop enclin, comme les fernmes, a croire 


LE DIABLE AU C0RP3 


61 


que les larmes dedommagent de tout. 
Mon pere ne me demandait m^me pas 
de larmes. Devant sa generosite, j’avąis 
honte dvi present et de Favenir. Car je 
sentais que quoi que je ui dise, je men- 
tirais. « Au moins que ce mensonge 
le reconforte, pensai-je, en attendant 
de lui etre une source de nouvelles 
peines. » Ou p utót non, je cherche 
encore a me mentir a moi-meme. Ce 
que je voulais, c’etait faire un travail. 
guere plus fatigant qu ł une promenadę, 
et qui luissat eomme elle, a mon esprit,' 
la liberie de ne pas se d et ach er de 
Marthe une minutę. Je feignis de vou- 
loir pcindre et de n’avoir jamais ose 
le dire. Encore une fois, mon p&re ne 
dit pas non, a condition que je conti- 
nuasse d ? apprendre chez nous ce que 
j’aurais dti apprendre au college, mais 
avec la liberte de peindre. 

Ouand des liens ne sont pas encore 
solides, pour perdre quelqu un de vue, 
il sufFit de manquer une fois un rendez- 



JT 

69 LE DIABLE AU COBPS 

vous. A force de penser a Marthe, j 5 y 
pensai de moins en moins. Mon esprit 
agissait, comme nos yeux agissent avec 
le papier des murs de notre chambre. 

A force de le voir, ils ne le voient plus. 

* 

Chose incroyable! J’avais meme pris 
gout au travail. Je n’avais pas menti 
comme je le craignais. 

4 

Lorsąue quelque chose, venu de l , ex- 
terieur, m’obligeait a penser moins pa- 
resseusement a Marthe, j’y pensais sans 
amour, avec la melancolie que Ton 
eprouve pour ce qui aurait pu etre, 
tt Bah ! me disais-je, c’eut ete trop beau. 
On ne peut a la fois choisir le lit et cou- 
cher dedans. » 


Une chose etonnait mon pere. La 
lettrc du censeur n’arrivait pas. II 
me fit a ce sujet sa premiere scene, 
croyant que j’avais soustrait la lettre, 
que j’avais feint ensuite de lui annoncer 
gratuitement la nouvelle, que j’avais 
ainsi obtenu son mdulgence. En realitć 
cette lettre n’existait pas. .Te me croyais 
renvoye du college, mais je me trom- 
pais. Aussi mon pere ne comprit-il 
rien lorsqu’au debut des vacances, nous 
reętimes une lettre du proviseur. 

II demandait si j*etais malade et s’il 
fallait m ł inscrire pour 1’annee suivante. 


La joie de donner enfin satisfacticm 
a mon p&re comblait un peu le vide 
sentimental dans leąuel je me trouvais, 
car, si je croyais ne plus aimer Marthe, 
je la considerais du moins comme le 
seul amour qui eńt ete digne de moi. 
C’est dire que je Faimais encore. 


J’etais dans ces dispositions de coeur 
quand, a la fin de novembre, un mois 
apres avoir reęu une lettre de faire 
part dę son mariage, je trouvai, en ren- 
trant chez nous, une invitation de 
Marthe qui commenęait par ces lignes : 


LE DIABLE AU COBP6 


6H 

« Je ne comprends rien a votre silence, 
Pourąuoi ne venez*vous pas me voir ? 
sans doute avez-vous oublie que vous 
avez choisi mes meubles?... » 

Marthe habitait J...; sa rue descen- 

* 

dait jusqu J a la Marne. Chaque trottoir 
reunissait au plus une douzaine de 
villas. Je m’etonnai que la sienne f<it 
si grandę. En realite Marthe habitait 
seulement le haut, les proprietaires et 
un vieux menage se partageant le bas. 

Quand j’arrivai pour gońter, il fai- 
sait- deja nuit. Seule une fenetre, a 
defaut d’une presence humaine, reve* 
lait celle du feu. A voir cette fenetre 
illurainee par des flammes inegales, 
comme des vagues, je crus a un commen- 
cement d ? incendie. La porte de fer du 
jardin etait cntr’ouverte. Je n^etonnai 
d’une semblable negligence. Je cherchai 
la sonnette : je ne la trouvai point. 
Enfin, gravissant les trois marches du 
perron, je me decidai a frapper contrę 
les vitres du rez-de-chaussee de droile, 



M 


LR DIABŁR AU C0RP8 


derrifere lesquelles j*entendais des voix. 

m 

Une vieille femme ouvrit la porte : je 
lui detnandai oil demeurait Mme La- 
combe, (tel etait le nouveau nom de 
Martlie): « Cest au-dessus.» Je montai 
Fescalier dans le noir, trebuchant, me 
cognant, et mourant de crainte qu'il 
fut arrive quelque malheur, Je frappai. 
Cest Martlie qui vint m’ouvrir. Je fail- 
lis lui sauter au cou, comme les gens 
qui se eonnaissent a peine, apr&s avoir 

V 

echappe au naufrage. Elle n’y eut rien 
compris. Sans doute me trouva-t-elle 
Fair egare, car, avant toute chose, je 
lui demandai pourquoi « il y avait le 
feu ». 

— Cest qu’en vous attendant j^ayais 
fait dans la cheminee du salon un feu 
de bois d’olivier, a la lueur duquel je 

lisais.. 

En cntrant dans a petite chambrequi 
lui servait de salon, peu encombree de 
meubles, et que, les tcntures, les gros 



ŁE DUQtR AU CORF* 97 

a * 

m 

tapis doux oorame un poił de b6te, 
retrecissaient jusqu’a lui donner 1’aspect 
d’une bolte, je lus k la fois heureux et 
mallieureux comme un dramaturga qui 
yoyant sa pi6ce y decouvre trop tard 
des fautes. 

Marthe s’etait de nouveau etendue 
le long de la cheminee, tisonnant la 
braise, et prenant gardę a ne pas m&ler 
quelque parcelle noire aux cendres. 

— Vous n’aimez peut-6tre pas Todeur 
de rolivier ? Ce sont mes beaux-parents 
qui en ont fait venir pour moi une pro- 
vision de leur propriete du Midi. 

Marthe semblait s 5 excuser d’un detail 
de son cru, dans cette chambre qui etait 
mon ceuvre. Peut-elre cet element de- 

a- 

truisait-il un tout, qu’elle comprenait 
mai. 

Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi 
de voir qu ? elle attendait coinme moi de 
se sentir brólantc d’un cóte, pour se 
retourner de Paulre. Son visage calme 
et sór.icux ne m’avait jamais paru plus 


68 


LE DIABLE AU CORPS 


beau que dans cette lumiere sauvage. 
A ne pas se repandre dans la pi£ce, cette 
lumiere gardait toute sa force. Des 
qu’on s’en ćloignait, il faisait nuit, et 
on se cognait aux meubles. 

Marthe ignorait ce que c’est que 
d*etre mutine. Dans son enjouement 

elle restait grave. 

* * 

Mon osprit s’engourdissait peu a peu 
aupres d’elle, je la trouvai differente. 
C’est que, maintenant que j’etais sńr 
de ne plus 1’aimer, je commeneais a 
1’aimer. Je me sentais incapable de 
calculs, de machinations, de tout ce 
dont, jusqu , alors, et encore a ce mo- 
ment-la, je croyais que 1’amour ne peut 
se passer. Tout a coup je me sentais 
meilleur, Ce brusque changement au- 
rait ouvert les yeux de tout autre : 
je ne vis pas que j’etais amoureux de 
Marthe. Au contraire, j’y vis la preuve 
que mon amour etait mort, et qu’une 



LK DIASIjK AU COHPS 


69 

belle amitie le remplaęait. Cette longue 
perspective d’amitie me fit admettre 
soudain combien un autre sentiment 
efit ete criminel, lesant un homme qui 
Farmait, a qui elle devait appartenir, 
et qui ne pouvait la voir. 

Pourtant, autre chose m’aurait du 
renseigner sur mes veritables sentiments. 
II y a quelques mois, quand je rencon- 
trais Marthe, mon pretendu araour ne 
m’emp£chait pas de la juger, de trou- 
ver laides la plupart des clioses qu’elle 
trouvait belles, la plupart des choses 
qu’elle disait, enfantines. Aujourd’hui, 
si je ne pensais pas comme elle, je me 
donnais tort. Apres la grossierete de 
mes premiera desirs, c’etait la douceur 
d ł un sentiment plus profond qui me 
trompait. Je ne me sentais plus ca- 
pablc de rien entreprendre de ce que je 
m’etais promis. Je commenęais a res- 
pecter Marthe, parce je commenęais a 

I ł * 

aimer. 

Je revins tous les soirs ; je ne pensai 



to 


LK UIA&LS LXj COA1PB 


nieme pas a la prier de me montrer sa 
chambre, encore moins & lui demander 
comment Jacques trouvait nos meubles. 
Je ne souh&itais plus rien d'autre que 
ces fianęailles eternelles, nos corps eten- 
dus pres dc la cheminee, se toucbant 
Fun Fautre, et moi, iFosant pas bougerj 
de peur qu*un seul de mes gestes suffit 
a chasser le bonheur. 

Mais Marthe, qui goutait ce meme 
charme, croyait le gouter seule. Dans 
ma paresse heureuse, elle lut de Fin- 
difference. Pensant que je ne Faimais 
pas, elle sUmagina que je me lasserais 
vite de ce salon silencieux ) si elle ne 
faisait rien pour nPattacher a elle. 

Nous nous taisions. J’y voyais une 
preuvG du bonheur. 

Je me sentais tellement pres de 
Marthe, avec la certitude que nous 
pensions en m£me temps aux memes 
choses, que lui parler m’eut semble 
absurde, comme de parler haut quand 
on est seul. Ce silcnce accablait lapauvre 


. L£ DU8L* AO COAPB 71 

petite* La sagesse eót ete de me servir 
de moyens de eorrespondrc aussi gros- 
siers que la parole ou le geste, tout en 
deplorant au’il n’en existat point de 
plus subtils. 

A me voir tous les jours nFenfoncer 
de plus en plus dans ce mutisme deli- 
cieux, Marthe se figura que je m*en- 
nuyais de plus en plus. Elle se sentait 
prSte a tout pour me distraire. 

Sa chevelure denouee, elle aimait 
dormir pres du feu. Ou plutót je eroyais 
qu’elle dormait. Son sommeil lui etait 
pretexte, pour mettre ses bras autour 
de mon cou, et une fois reveiUee, les 
yeux humides, me dire qu’elle venait 
d’avoir un r4ve triste. Elle ne youlait 
jamais me Ie raconter. Je pro fi tai s de 
son faux sommeil pour respirer ses 
cheveux, son cou, ses joues briilcntes, 
et en les efileurant a peine pour qu 5 elle 
ne se reveillat point ; tout es caresses 
qui ne sont pas, comme on croit, la 
menue monnaie de Famour, mais, au 



n 


LE DIABLE AU COHPS 


conucure, la plus rare, et auxquelles 
seule la passion puisse recourir. Moi, 
je les croyais permises a mon amitie. 
Pourtant je commenęai a me desesperer 
serieusement de ce que seul Pamour 
nous donn&t des droits sur une femme. 
Je me passerai bien de 1’amour, pen- 
sai-je, mais jamais de n’avoir aucun 
droit sur Marlhe. Et, pour en avoir ; 
j*etais meme decide a Pamour, tout en 
croyant le deplorer. Je desirais Marthe 

et ne le comprenais pas. 

. m * 

Quand elle dormait ainsi, sa tete 
appuyee contrę un de mes bras, je me 
penchais sur elle pour voir son visage 
entoure de flammes. Cetait jouer avec 
le feu. Un jour que je nPapprochais 
trop sans pourtant que mon visage 
touchat le sień, je fus comme Paiguille 
qui depasse d’un millim&tre la zonę 
interdite et appartient a Paimant. Est-ce 
la faute de Paimant ou de Paiguille? 
Cest ainsi que je sentis mes levres 



LK DIABLE AU COHPS 73 

* * * 

m- 

contrę les siennes. Elle fermait encore 
les yeux, mais visibiement comme 
quclqu ł un qui ne dort pas. Je Fembras- 
sai, stupefait de mon audace, alors 
qu’en realite c’etait elle qui, lorsque 
j’approchais de son visage, avait attire 

ma tete contrę sa bouche. Ses deux 

mains s’accrochaient a mon cou ; elles 
ne se seraient pas accrochees plus fu- 
rieusement dans un naufrage. Et je ne 
comprenais pas si elle Voulait que je la 
sauve, ou bien que je rae noie avecelle. 

Maintenant elle s ł etait assise, elle 
tenait ma tete sur ses genoux, caressant 
mes cheveux, et me repetant tres dou- 
cement : « 11 faut que tu t’en ailles, il 
ne faut plus jamais revenir. » Je n’osais 
pas la tutoyer ; lorsque je ne pouvais 
plus me taire, je cherchais longuement 
mes mots, construisant mes phrases 
de faęon a ne pas lui parler directement, 
car si je ne pouvais pas la tutoyer, je 
sentais combien il etait encore plus 
impossible de lui dire vous. Mes larmes 



u 


la fiu»Ł3 ctoars 


me brtllaient. S ł il en tombait une sur 
la main de Marthe, je uFattendais tou- 
jours a lentendre pousser un cri. Je 
m’accusai d , avoir rompu le charme, 
me disant qu’en effet j^yais ete fou 
de poser mes levres contrę les siennes, 
oubliant que c’etait elle qui nFavait 
ernbrasse. « II fant que tu t ł en ailles, 
ne plus jarnais revenir. » Mes larmes 
de ragę se melaient a mes larmes de 
peinc. Ainsi la fureur du oup pris lui 
fait autant de mai que le piege. Si 
j*avais parle, ę’aurait ete pour injurier 
Marthe. Mon silence Finquieta ; el e 
y voyait de la resignation. « Puisqu’il 
est trop tard, la faisais-je penser, dans 
mon injustice peut-fitre clairvoyante, 
apres tout, j’aime autant qu , il souffre. » 
Dans ce feu, je grclottais, je claquais 
des dents. A ma veritable peine qui 
me sortait de Fenfance, s’&joutaient 
des sentiments enfantins. etais le spec- 
tateur qui ne veut pas s’en aller parce 
que le denouement lui deplait* Je lui 





dis : « Je ne m ł en irai pas. Veus vous 
etes moquće de moi* Je ne veux plus 
vous voir. » 

Car si je ne voulais pas rentrer chez 
mes parents, je ne voulais pas non plus 
revoir Marthe* Je 1’aurais plutót chassee 
de chez elle ! 

Mais elle sanglotait : « Tu es un en- 
fant. Tu ne comprends donc pas que 
si je te demande de t’en aller, c’cst que 
je t’aime. » 

Haineusement, je lui dis que je com- 
prenais fort bien qu ! elle avait des de- 
voiis et que son mari etait a la guerre. 

Elle secouait la tete : « Avant toi, 
j'etais heureuse, je croyais aimer mon 
flance. Je lui pardonnais de ne pas 
bicn me comprendre. C’est toi qui 
m’as montre que je ne Taimais pas. 
Mon devoir n’est pas celui que tu 
penses. Ce n’est pas de ne pas mentir 
a mon mari, mais de ne pas te mentir. 
Va-t’en et ne me crois pas mechante; 
bientdt tu n^auras cubiiee. Mais je ne 



76 


I.K DUBLE AU C0HP5 


veux pas causer le malheur de ta vie. 
Je pleure, parce que je suis trop vieille 
pour toi ! » 


Ce mot d’amour etait sublime d J en- 
fantillage. Et, quelies que soient les pas- 
sions que j’eprouve dans la suitę, jamais 
ne sera plus possible Femotion adorable 
de voir une filie de dix-neuf ans pleurer 
parce qu’elle se trouve trop vieille. 


La saveur du premier baiser m’avait 
deęu comme un fruit que Ton goute 
pour la premiere fois. Ce n’est pas dans 
la nouveaute, c’est dans 1’habitude que 
nous trouvons les plus grands plaisirs. 
Quelques minutes apres, non seulement 
j’et ais habitue a la bouche de Marthe, 
mais encore je ne pouvais plus m’en 
passer. Et c ? est alors qu’elle parlait 
* de m’en priver k tout jamais. 


Ce soir-l&, Marthe me reconduisit 
jusqu’a la maison. Pour me sentir plus 
pres d'e le je me blottissais sous sa cape, 



LE DIABLE AD CORPS 


77 


et je la tenais par la taille. Elle ne di- 
sait plus qu’il ne fallait pas nous revoir; 
au contraire eile etait triste a la pensee 
que nous allions nous quitter dans 
quelques instants. Elle me faisait lui 
jurer mille folies. 

Devant la maison de mes parents, je 
ne voulus pas laisser Marthe repartir 
seule, et 1’accompagnai jusque cbez 
elle. Sans doute ces enfantillages n’eus- 
sent-ils jamais pris fin, car elle vouIait 
rr^accompagner eneore. J’acceptai,a eon- 
dition qu’elle me laisserait a moitie route. 

J’arrivai une demi*heure en retard 
pour le diner. C’etait la premiere fois. 
Je mis ee retard sur le compte du train. 
Mon pere fit semblant de le croire. 

Plus rien ne me pesait. Dans la rue, 
je marchais aussi legśrement que dans 
mes reves. 

Jusqu’ici tout ce que j’avais convoite, 
enfant, il en avait fallu faire mon deuil. 
D autre part, la reconnaissance me ga- 


im ftunr iv com 


1% 

tait les joucts offerts. Quel prestlgc 
aurait pour un enfant un jauet qui se 
donnę lui-mćmc ! J’etais ivre de passion. 
Marthc ćtait a moi ; ce n’est pas moi 
qui l 5 avais dit, c’etait elle, Je pouvais 
loucher sa figurę, embrasser ses veux, 
ses bras, 1’habiller, Tabimer, a ma 
guise. Dans mon delire, je la mordais 
aux endroits oń sa peau etait nue, 
pour que sa m&re la soupęonn&t <Tavoir 
un amant. J’aurais voulu pouvoir y 
marquer mes initiales. Ma sauvagerie 
d’enfant retrouvait le vieux sens des 
tatouages. Marthe disait ; « Oui, mords- 
moi, marque-moi, je voudrais que tout 
le monde sache* » 

J*aurais voulu pouvoir embrasser ses 
seins. Je n’osais pas le lui demander, 
pensant qu ł elle saurait les offrir elle* 
meme, comme ses Jr-vres. Au bout de 
quelques jours, Hiabitude d'avoir ses 
levrcs etant vcnue, je n’envisageai pas 
d ł autre delice. 



i 


Nous lislons ensemble a a lueur du 
feu. Elle y jetait souvent des lettres 
que son mari lui envoyait, chaąue jour, 
du front. A leur inąuietude, on devinait 
que celles de Marthe se faisaient de 
moins en moins tendres et de plus en 
plus rares. Je ne voyais pas flamber 
ces lettres sans malaise. E les grandis- 
saient une seconde le feu et, somme 
toute, j*avais peur de voir plus clair. 

Marthe, qui souvcnt mamtenant me 
demandait s’il etait vrai que je Tavais 
aimee des notre premierc rencontre, me 
reprochait de ne le lui avoir pas dii 





LE DIABLE AD CORPS 


avant son mariage, Ełle ne se serait 
pas mariee, pretendait-elle ; car, si elle 
avait eprouve pour Jacąues une sorle 
d’amour au debut de leurs fianęailles, 
celles-ei trop longues, par la faute de la 
gaerre, avaient pen a peu efface 1’amour 
de son cceur. Elłe n’aimait deja plus 
Jacąues ąuand elle Tepousa. Elle espe- 

rait que ces quinze jours de permission 

■ 

accordes k Jacques transformeraient 
peul-etre ses sentiments. 

II fut malhabile. Celui qui aime 
agace toujours celui qui n aime pas. 
Et Jacques Taimait toujours davan- 
tage. Ses lettres etaient de quelqu*un 
qui soufTre, małs plaęant trop haut sa 
Marthe pour la croire capable de tra- 
hison. Aussi n’accusait-il que lui, la 
suppliant seulement de lui expliqucr 
quel mai il avait pu lui faire : « Je nie 
trouve si grossier a cóte de toi, je sens 
que chacune de mes paroles te blesse. » 
Marthe lui repondait seulement qu ? il se 
trompait, qu’elle ne lui reprochait rien. 



LL DIABLE AU CORPS 81 

Nous dtions alors au debut de mars. 
Le printemps etait precoce. Lcs jours 
ou elle ne ir/accompagnait pas a Paris, 
Marthe, nue sous un peignoir, altendait 
que je revinsse de mes cours de dessin, 
etendue devant la cheminee ou brulait 
toujours l’olivier de ses beaux-parents. 

Eile leur avait demande de renouveler 

* 

sa provision. Je ne sais quelle timidite, 
si ee i^est celle que 1’on eprouve en 
face de ce qu’on n’a jamais fait, me re- 
tenait. Je pensais a Daphnis. Ici c J est 
Chloe qui avait reęu quelques leęons 
et Daphnis n ł osait lui demander de 
les lui apprendre. Au fait, ne conside- 
rais-je pas Marthe plutót comme une 
vierge, livree, la premierę quinzaine de 
ses noces, a un inconnu et plusieurs 
fois prise par lui de force. 

Le soir, seul dans mon lit, j ł appełais 
Marthe, m’en voulant, moi qui me croyais 
un homme, de ne 1’etre pas assez pour 
finir d’en faire ma maitresse. Chaąue 
jour, aliant ebez elle, je me promet- 


c 



LE J T ABLE AU 0ORP5 


81 

tais de ne pas sortir qu’elle ne le fut. 

Le jour de Fanniyersaire de mes 
seize ans, au mois de mars 1918, tout en 
me suppliant de ne pas me facher, elle 
me fit cadeau d’un peignoir, semblable 
au sień, qu’elle youlait me voir mettre 
chez elle. Dans ma joie, je faillis faire 
un calembour, moi qui n’en faisais ja- 
mais. Ma robę pretexte ! Car il me 
semblait que ce qui jusqu 5 iei avait en- 
trave mes desirs, c’etait la peur du 
ridicule, de me senlir habille, lorsqu’elIe 
ne l’etait pas. D’abord je pensai a 
mettre cette robę le jour m£me* Puis 
je rougis, comprenant ce que son cadeau 
contenait de reproches. 



Des le debut de notre amour, Marthe 
m'avait donnę une clef de son appar- 
tement, afin que je n’eusse pas a I’at- 
tendre dans le jardin, si, par ha sard, 
elle etait en ville. Je pouvais me 
aervir moins innocemment de cette 
clef. Nous etions un samedi. Je quittai 
MarŁhe en lui promettant de venir de- 
jeuner le lendemain avec elle. Mais 
j’etais decide a revenir le soir aussitót 
que possible* 

A diner, j’annonęai a mes parents 
que j’entreprendrais le lendemain avec 
Rene une longue promenadę dans la 
foret de Senart. Je devais pour cela 



84 


ŁE DUBLE AU GOHPS 


partir a cinq heures da matin. Comme 
toute la maison dormirait encore, per- 
sonne ne pourrait deviner 1’heure a 
laquclle ^etais parti, et si j’avais de- 
couclie. 

A peine avais-je fait part de ce pro- 

w 

jet a ma mere, q.u ł elle vou!ut preparer 
elle-rneme un panicr rempli de provi- 
sions ? pour la route. J*etais consterne, 
ce panier detruisait tout le romanesque 
et le sublime de mon acte. Moi qui 
gofitais tTavanee Teffroi de Marthe 
quand jWtrerals dans sa chambre, 
je pensais maintenant a ses eclats de 
rire en voyant para&re ce Prince Char- 
mant, un panier de men agorę a son bras* 
J ł eus beau dire a ma mere que Rene 
s’etait muni de tout, el!e ne youlut rien 
entendre. Resister davantage, c*etait 
eveiller les soupęons. 

Ce qui fait le malheur des uns cau- 
serait le bonheur des autres. Tandis 
que ma mere emplissait ce panier qui 
me gatait d’avance ma premiere nuit 



LB DUBLE AU CORPS 


85 


d*amour, je voyai$ lea yeux pleina de 
convoitise de mes fr&res. Je pensai 
bien a le leur offrir en cachette, mais 
une fois tout mange, au risque de se 
faire fouetter, et pour le plaisir de me 
perdre, ils eussent tout raconte. 

Ii falkit donc me rćsigner puisąue 
nulle cachette ne me semblait assez 
sórc. 

Je m ł etais jurę de ne pas partir avant 
. minuit pour 6tre sfir que mes parents 
dormissent. J*es9ayai de lirę. Mais comme 
t;ix beures sonnaient a la mairie, et que 
taes parents etaient couches depuis 
quelque temps deja, je ne pua attendre. 
Ils habitaicnt au premier etage, moi au 
rez-de-chaussee. Je n’avais pas mis 

mes bottines afin d 5 escalader le mur le 

# 

plus silencieusement poasible. Les te- 
nant d'une mai-n, tenant de 1’autre ce 
panier fragile a cause des bouteilles, 
j ouvris avec precaution une petite porte 
cPoffice. II pleuvait. Tant mieux ! la 
pluie oouyrirait le bruit. Apercevant 



86 


LE DIABLE AU CORfS 


que la lumi&re n*etait pas encore eteinte 
dans la cbambre de mes parents, je 
fus sur le point de me recoucher. Mais 
j’etais en route. Deja la precaution des 
bottines etait impossible ; a causc de 
la pluie je dus les remettre. Ensuite il 

4 * 

me fallait escalader le mur pour ne 
point ebranler la clo-che de la grille. 
Je m ł approchai du mur, contrę lequel 
j’avais pi*is soin, apres le diner, de poser 
une chaise de jardin pour facilitcr mon 
evasion. Ce mur etait garni de tuiles a 
son faite. La pluie les rendait glissantes. 

Comme je m’y suspendais, Fune d’elles 

■* 

tomba. Mon angoisse decupla le bruit 
de sa chute. II fallait maintenant sauter 
dans la rue. Je tenais le panier avec 
mes dents ; je tombai dans une flague. 
Une longue minutę, je restai debout, les 
yeux leves vers la fenetre lumineuse 
de mes parents, pour voir s’ils bou- 
geaient, s’etant aperęu de ąueląue chose. 
La fenetre resta vide. J’etais sauf! 
Pour me rendre jusgue chez Marthe 



LE DIABLE AB COHPS 


R7 

je suivis la Marne. Je comptais cacher 
mon panier dans un buisson et le re- 
prendre Ie Iendemain. La guerre renclait 
cette chose tr£s dangereuse. En effet, 
au seul endroit oil il y eftt des buissons 
et ou il etait possible de eacher le pa* 
nier, se tenait une sentinelle, gard ant 
le pont de J... J’hesitai longtemps, 
plus p&le qu ł un homme qui pose une 
cartouche de dynamite. Je caehai tout 
de meme mes victuaiiles. 

La grille de Marthe etait fermee. 
Je pris la clef qu*on laissait toujours 
dans la boite aux lettres. Je traversai 
le petit jardin sur la pointę des pieds, 
puis montai les marches du perron. 
J’6tai encore mes bottines avant de 
prendre Fescalier. 

Marthe etait si nerveuse ! Peut-etre 
s’evanouirait-elle en me. voyant dans 
sa chambre. Je tremblai ; je ne trouyai 
pas le trou de la serrure. Enfin je tournai 
la clef lentement, afin de ne rćveiller 
personne. Je butai dans Tantichambre 


■ 



L3 DIABLE AD CORPS 


U 

contrę Ie porte-paraphiies. Je craignaie 
de prendre les sonnettes pour des cem- 
mutateurs. J’allai a t4ton* jusqu’a la 
chambre. Je m’arr6tai avec, encore, 
]’envie de fuir. Peut-6tre Marthe ne me 
pardonnerait jamais. Ou bien si j*allais 
tout a coup apprendre qu’elle me 
trompe, et la trouyer avec un homme! 

J’ouvris. Je murmurai : 

— Marthe? 

Elle repondit : 

— Plutót que de me faire une peur 
pareille, tu aurais bien pu ne venir que 
demain matin. Tu as donc ta pemrission 
huit jours plus tfit ? 

Elle me prenait pour Jacques! 

Or, si je voyais de quelle faęon elle 
I cut accueilli, j’apprenais du meme coup 
qu , ęlle me cachait deja quelque chose. 
Jacąues devait donc venir dans huit jours J 

J^llumai. Elle restait tournee contrę 
le mur. II etait simple de dire : « C’est 
moi » et pourtant je ne le disais pas. 
Je 1’embrassai dans le cou. 


LS DIABLK AC CORPS 




— Ta figurę est toute mouillee. Es- 
suie-toi donc. 

Alors elle seretournaet poussa un cri, 

D ł une seeonde 4 Fautre elle changea 
d'attitude et, sans prendre la peine de 
s’expliquer ma presence nocturne : 

— Mais mon pauvre cheri, tu vas 
prendre mai ! Desliabille-toi vite. 

Elle courut ranimer le feu dans le 
salon. A son retour dans la chambre, 
comme je ne bougeais pas, elle dit : 

— Veux-tu que je Eaide? 

Moi qui redoutais par-dessus tout le 
moment oti je devrais me deshabillcr 
et qui en envisageais le ridicule, je 
benissais la pluie gr4cc a guoi ce desha- 
billage prenait un sens maternel. Mais 
Marthe repartait, revenait, repartait 
dans la cuisine, pour voir si Feau 
de mon grog etait chaude. Enfin elle 

me trouva nu sur le lit, me cachant a 

* * 

moitie sous Fedredon. Elle me gronda : 
CFetait fou de rester nu ; ii fallait me 
frictionner a Feau de Cologne. 


90 


LS DIABLE AU CORPS 


Puis Marthe ouvrit une armoire et 
me jęta un costume de nuit. « II devait 
etre de ma taille, » Un costume de 
Jacąues ! Et je pensais 4 Farriyee, fort 
possible, de ce soldat, puisąue Marthe 
V avait cru. 

ł# 

J’etais dans le lit, Marthe m’v re- 

w 

joignit. Je lui demandai d ł eteindre. 
Car, nieme en ses bras, je me mefiais de 
ma timidite. Les tenebres me donne- 
raient du courage. Marthe me repondit 
doucement : 

i P' 

— Non. Je veux te voir t ł endormir. 

A cette parole pleine de grace, je 
sentis quelque gSne. J ł y voyais la tou- 
chante douceur de cette femme qui 
risquait tout pour devenir ma maitresse 
et, ne pouvant deviner ma timidite 
maladive, admettait que je m ł eador- 
misse aupres d’elle. Depuis quatre mois 
je disais Faimer, et ne lui en donnais 
pas cette preuve dont les hommes sont 
si prodigues et qui souvent leur tient 
lieu d’amour. J’eteignis de force. 



LE DUBLE AU CORPS 


H 

Je me retrouvai avec le trouble de 
tout a Fheure, avant d’entrer chez 
Marthe. Mais comme Fattente devant 
la porte, celle devant Tamour ne pouvait 
etre bien longue. Du reste, mon ima- 
gination se promettait de telies volup- 
tes qu’elle n ł arrivait plus a les concevoir. 
Pour la premiere fois aussi je redoutai 
de ressembler au mari et de laisser k 
Marthe un mauvais souvenir de nos 
premiers moments d’amour. 

Elle fut donc plus heureuse que moi. 
Mais la minutę ou nous nous desen- 
lagftmes, et ses yeux admirables, va- 
laient bien mon malaise. 

Son visage s’etait transfigure. Je 
m’etonnaimeme de ne pas pouvoirtou- 
cher Faureole qui entourait vraiment sa 
figurę, comme dans les tableaux re!igieux. 

Soulage de mes craintes, il m ł en 
venait d’autres. 

C’est que, comprenant enfin la puis- 
sance des gestes que ma timidite n’a- 
vait oses jusqu ! alors, je tremblais que 


LE DIABLE AU eOItPfl 


99 

_ # 

Marthe appartmt a sonmari plus qu’elle 

ne youlait le pretendre. 

Comme il m ł est impossible de com- 
prendre ce que je gofite la premi&re 
fois ; je devais connaltre ces jouissanoes 
de Tamour chaque jour davantage* 

En attendant, le faiwc plaisir m’ap- 

■ 

portait une vraie douleur d’homme : 
la jalousie. 

J’en voulais a Marthe, parce que je 
comprenais, a son visage reconnaissant, 
tout ce que valent les liens de la chair. 
Je maudissais Thomme qui avait avant 
moi eveille son corps. Je considerai 
ma sottise d’avoir vu en Marthe unc 
vierge. A toute. autre epoąue, souhai- 
ter la mort de son mari, c^fit ete chi- 

m 

m£re enfantine, mais ce voeu devenait 
presque aussi criminel que si j’eusse 
tue. Je devais a la guerre mon bonheur 
naissant ; j’en attendais 1‘apotheose. 
J’esperais qu’elle servirait ma haine 
comme un anonyme c om met le crime 
k notre place. 



LE DIABLE AU CORPS 


93 


Maintenant nous pleurons ensemble ; 
c’est la faute du bonhcur. Marthe me 
reproche de n’avoir pas empeche son 
mariage. « Mais alors, serais-je dans ce 
lit choisi par moi ? Elie vivrail chez 
ses parents ; nous ne pourrions nous 
voir. Elle n’aurait jamais appartenu 
a Jacques, mais elle ne n^appartien- 
drait pas. Sans lui, et ne pouvant com- 
parer, peut-etre regretterait-elie encore, 
esperant mieux. Je ne liais pas Jacques. 

Je hais la certitude de tout devoir a 

* 

cet homme que nous trompons. Mais 
j*aime trop Marthe pour trouver notre 
bonheur crirainel. » 

Nous pleurons ensemble de n’etre 
que des enfants, disposant de peu. En- 
lever Marthe ! Comme elle n’appartient 
a personne, qu’a moi, ce serait me Fcn- 
lever, puisqu’on nous separerait. Deja 
nous envisageons la fin de la guerre, qui 
sera celle de notre amour. Nous le sa- 
vons, Marthe a beau me jurer qu’elle 


u 


LE DI AULE AU COHPS 


ąuittera tout, qu’elle me suivra, je ne 
suis pas (Tune naturę portee a la re- 
volte, et, me mettant k la place de 
Marthe, je n’imagine pas cette folie 
rupture. Martlie m’explique pourquoi 
elle se trouvait trop yieille. Uans quinze 
ans, la vie ne fera encore que commem 
cer pour moi, des femmes m’aimeront, 
qui auront Fage qu 5 elle a, « Je ne 
pourrais quc souffrir,ajoute-t-elle. Situ 
me quittes, j’en mourrai. Si tu restes, 
ce sera par faiblesse, et je souflrirai 
de te voir saerifier ton bonheur. » 
Malgre mon indignation, je m’en 
voulais de ne point paraitre assez con- 
vaincu du contraire. Mais Marthe ne 
demandait qu ł a 1’etre, et mes plus mau- 
vaises raisons lui semblaient bonnes. 
Elle repondait: « Oui, je n’ai pas pense 
a cela. Je sens bien que tu ne mens 
pas. » Moi, devant les craintes de Marthe, 
je sentais ma eon flance mnins solide. 
Alors mes consolations etaient molles. 
J’avais Fair de ne la detromper que 


LE DIABLE AU COrtPS 


98 

par politesse. Je lui disais : « Mais non, 
mais non, tu es folie, » Helas! j’etais 
trop sensible a la jeunesse pour ne 
pas envisager que je me detacherais 
de Marthe, le jour oh sa jeunesse se 
fanerait, et que s’epanouirait la 
mienne. 

Bień que mon amour me parut avoir 
atteint sa formę definitive, il etait a 
l’etat d’ebauche. II faiblissait au moin- 
dre obstacle. 

* 

Donc, les foiies que eette nuit-li 
firent nos &mes nous fatiguerent da- 
vantage que ceUes de notre chair. Les 
unes semblaient nous reposer des autres ; 
en realite elles nous achevaient. Les 
coqs, plus nombreux, chantaient, Ds 
avaient chante toute la nuit. Je rrTaper- 
ęus de ce mensonge poetiąue : les coqs 
chantent au Iever du soleil. Ce n’ćtait 
pas extraordinaire. Mon 4ge ignorait 
1'insomnie. Mais Marthe le remarqua 



LK DUBLE AB GOKFS 


M 

aussi, avec tant de surprise, que ce ne 

pouvait Stre que la premiere fois. Elle 

* 

ne put comprendre la force avec la- 
quelle je la serrai contrę moi, car sa 
surprise me donnait la preuve qu , elle 
n ł avait pas encore passe une nuit blanche 
avec Jacques. 

Mes transes me faisaient prendre 
notre amour pour un amour excep- 
tionnel. Nous croyons etre les premiers 
a ressentir certains treubles, ne sachant 
pas que Tamour est comme la poesie 
et que tous les amants, meme les plus 
mediocres, s’imaginent qu’ils innovent. 
Disais-je a Marthe (sans y croire d’ai - 
leurs), mais pour lui faire penser que je 
partageais ses inquietudes : « Tu me 
delaisseras, d*autres homrnes te płai- 
ront », elle n^affirmait etre sńre d ł elle. 
Moi, de mon cóte, je me persuadais peu 
a peu que je lui resterais, meme quand 
elle serait moins jeune, ma paresse 
finissant par faire dependre notre eter* 
nel bonheur de son energie. 



LC DIABLE AU CO Fi PS 


§7 

Le sommeil nous avait surpris dans 
notre nudite. A mon rćveil, la voyant 
decouverte, je craignis qu’elle n’eut froid. 
Je tatai son corps. II etait brylant. La 
voir dormir me procurait une volupte 
sans egale. Au bout de dix minutes, 
cette vo!upte me parut insupportable. 
J’embrassai Marthe sur Fepaule. Elle 
ne s’eveilla pas. Un second baiser, moins 
chaste, agit avec la vioIenee d*un re- 
veille-matin. Elle sursauta, et, se frot- 
tant les yeux, me couvrit de baisers, 
comme quelqu > un qu’on aime et qu’on 
retrouve dans son lit apres avoir reve 
qu’il est mort. Elle, au contraire, avait 
cru rever ce qui etait vrai, et me re- 
trouvait au reveil. 

II etait deja onze heures. Nous buvions 
notre chocolat, quand nous entendimes 
la scnnette. Je pensai h Jacąues : 
« Pourvu qu’il ait' une arme. » Moi 
qui avais si peur de la mort, je ne trem- 
blais pas. Au contraire, j’aurais accepte 
que ce ftit Jacques, a condition qu’il 




98 


LE DUBLE AU CORPS 


nous tuat. Toute autre solution me 
semblait ridicule. 

Envisager la mort avec caline ne 
compte que si nous envisageons seul. 
La mort ą deux n’est plus la mort, meme 
pour les ineredules. Ce qui chagrine? 
ce n’est pas de ąuitter la vie, mais de 
quitter ce qui lui donnę un sens. Lors- 
qu’un amour cst notre vie, quel e dif- 
ference y a-t-il entre vivre ensemble ou 
mourir ensemble. 

Je n’eus pas le temps de me croire un 
heros, car, pensant que peut-etre Jac- 
ques ne tuerait que Marthe, ou moi, 
je mesurai mon egoisme.Savais-jememe, 
de ces deux drames, lequel etait le pire. 

Comme Marthe ne bougeait pas, je 
crus m’£tre trompe, et qu’on avait 
sonne chez les proprielaires. Mais la 
sonnetle retentit de nouveau. 

— Tais-toi, ne bouge pas ! murmura- 
t-elle, ce doit etre ma mere. J ł avais 
complctement oublie qu*elle passerait 
apres la messe* 


LE DUBLE AU COHPS 


99 


J’etais heureux d’etre temoin d’un 
de ses sacrifices. Des qu’une maitresse, 
un ami, sont en retard de quelques mi- 
nutes a un rendez-vous, je les vois 
morts. Altribuant cette formę d’an- 

Ą 

goisse a sa mere, je savourais sa crainte, 
et que ce fńt par ma fau*te qu’eile 
reprouvat. 

Nous entendimes la grille du jardin 
se refermer, apres un conciliabule (evi- 
dcmment Mme Gran gier demandait a u 
rez-de-chaussee si on avait vu ce matin 
sa filie). Martbe regarda dcrriere les 
volets et me dit : « C’etait bien elle. » 
Je ne.pus resister au plaisir de voir, 
moi aussi, Mme Grangier repartant, 
son Iivre de messe a la main, inquiete 
de Tabsence incomprehensible de sa 
filie. EUe se relourna encore vers les 
vo!etg cios* 



■ 

Maintenant qu’il ne me restart plus 
rien a desirer, je me sentais devenir 
injuste* Je nFaffectais de ce que Marthe 
pfit mentir sans scrupules a sa mere, et 
ma mauvaise foi lui reprochait de pou- 
voir mentir, Pourtant Tamour, qui est 
Fegoisme a deux, sacrifie tout a soi, 
et vit de mensonges. Pousse par le 
meme demon, je lui fis encore le re- 
proche de m’avoir cache Farriyee de 
son mari. Jusqu’aIors j’avais matę mon 
despotisme, ne me sentant pas le droit 
de regner sur Mai^the. Ma durete avait 
des accalmies. Je gemissais: « Bientót 
tu me prendras en horreur. Je suis 



LE DIABLE AU CORPS 


m 


comme ton mari, aussi brutal, » a II 
n’est pas brutal », disait-elle. Je repre- 
nais de plus bebe : « Alor9, tu nous 
trompes tous les deux, dis-moi que tu 
Faimes, sois contente : dans huit jours 
tu pourras me tromper avec lui. » 

Elle se mordait les levres, pleurait : 
« Qu’ai-je donc fait qui te rende aussi 
mechant? Je t*en supplie, n’abime pas 
notre premier jour de bonheur. » 

— II faut que tu nFaimes bien peu 
pour qu’aujourd’hui soit ton premier 
jour de bonheur. 

Ces sortes de coups blessent celui qui 
les porte. Je ne pensais rien de ee que je 
disais, et pourtant j ł eprouvais le besoin 
de le dire. II nFetait impossible d’ex- 
pliquer a Marthe que mon amour gran- 
dissait. Sans doute atteignait-il Fage 
ingrat, et cette taąuinerie feroce, c’etait 
la mue de Famour devenant passion. 
Je souffrais. Je suppliai Marthe d J ou- 
blier mes attaques. 


\ 



m 


La bonne des proprietaircs glissa 
des lettres sous la porte. Marthc les 
prit. II y en avait deux de Jacques. 
Comme reponseames doutes : « Fais*en, 
dit-elle, ce que bon te semblc. » J’eus 
honte. Je lui demandai de les lirę, mais 
dc les garder pour elle. Marthe, par 
un de ces reflexes qui nous poussent 
aux pires bravades, dec-hira une des 
enveloppes. Difficile k dechirer, la lettre 
devait £tre longue. Son geste devint 
une nouvelle occasion de rcproches. 
Je detestais cette bravade, le remords 
qu’elle ne manquerait pas d’en ressentir* 
Je fis, malgre tout, un effort et, voulant 


s s- 



LK DIABLE AU GORPB 


i03 


qu’elle ne dechirSt point ta secondc 
lettre, je gardai pour moi que d*apres 
cette sc£ne il etait impossible que 
Marthe ne ffit pas mechante, Sur ma 
demande, elle la lut. Un reflexe pou- 
vait lui faire declurer la premifere lettre, 
mais non lui faire dire, apres avoir 
parcouru la seconde : « Le ciel nous re- 
compense de n’avoir pas dechire la 
lettre. Jacques m’y anncnce que les 
permissions viennent d’etre suspendues 
dans son secteur, il ne viendra pas 
avant un mois. » 

L*amour seul excuse de telles fautes 
de gotit. 


Ce mari commenęait a me g6ner, plus 
que s’il avait ete la et que s’il avait 
allu prendre gardę. Une lettre de lui 
prenait soudain limportance d ł un 
spectre. Nous dejeun&mes tard. Vers 
cinq heures, nous all&mcs nous pro- 
mener au hord de Teau. Marthe 



104 


LE DIABLE AU COHPS 


resta stupefaite lorsquc d ł une toufTe 
(Therbes je sortis mon panier, sous 
Toeil de la sentlnelle. L’histoire 
du panier Tamusa bien. Je n’en crai~ 
gnais plus le grotesąue. Nous mar- 
chions, sans nous rendre compte de 
Tindecence de notre tenue, nos corps 
colles Tun contrę 1’autre. Nos doigts 
s’enlaęaient. Ce premier dimanche de 
soleil avait fait pousser les promeneurs 
a chapeau de paille, comme la pluie les 
champignons. Les gens qui connais- 
saient Marthe n’osaient pas lui dire 
bonjour ; mais elle, ne se rendant 
compte de rien, leur disait bonjour 
sans maliee. Ils durent y voir une fan- 
faronnade. Elle m^interrogeait pour sa- 
voir comment je m’etais enfui de la 
maison* Elle riait puis sa figurę s’as- 
sombrissait; aiors elle me remerciait, 
en me serrant les doigts de toutes ses 
forces, d’avoir couru tant de risques. 
Nous repassames chez elle, pour y de- 
poser le ,panier. A vrai dire j’entrevis 



LE DIABLE AU CORPS 


405 


pour ce panier, sous formę <Tcnvoi aux 
armees, une fin digne de ces aventures. 
Mais cette fin etait si choąuante que je 
la gardai pour moi. 

Marthe vou!ait suivre la Marne jus- 
qu’a La Varenne. Nous dinerions en 
face de File d’Amour. Je lui promis de 
lui montrer le musee de FEcu de France, 
le premier musee que j ł avais vu, tout 
en fant, et qui m’avait ebloui. J’en par- 
lais a Marthe comme d’une chose tr&s 

i 

interessante. Mais quand nous consta- 
t&mes que ce musee etait une farce, je 
ne voulus pas admettre que je nFetais 
trompe h ce point. Les ciseaux de Ful- 
bert ! tout ! j*avais tout cru. Je pre- 
tendis avoir fait a Marthe une plai- 
santerie innocente. Elle ne comprenait 
pas, car ii etait peu dans mes habitudes 
de plaisanter. A vrai dire, cette decon- 
venue me rendait melancolique. Je mc 
disais : Peut-etre moi qui, aujour- 
d’hui, crois tellement a Famour de 
Marthe, y verrai-je un attrape-nigaud, 



106 LI DIABLI AU CORPS 

* 

coirmne le musće de PEcu de France ! 

Car je doutais souvent de son amour. 
Quelquefois, je me demandais si je 
rPetais pas pour elle un passe-temps, un 
caprice dont elle pourrait se detacher 
du jour au lendemain, la paix la rnp- 
pelant a ses devoirs. Pourtant, me di- 
sais*je, il y a dee moments ou une 
bouche, des yeux, ne peuvent mcntir. 
Certes. Mais une fois ivres, les hommes 
les moins genereux se fachent si l’on 
n’aceepłe pas leur montre, leur porte* 
feuille. Dans cette veine, ils sont aussi 
sinceres que &’ils se trouvent en etat 
normal. Les moments ou on ne peut 
pas mentir sont precisement ceux ou 
Pon ment le plus, et surtout a soi-meme. 
Croire une femme « au moment oti elle 
ne peut pas mentir», c’est croire a la 
fausse generosite d’un avare. 

Ma clairvoyance n ł etait qu’une formę 
plus dangereuse de ma na*ivete. Je 
me jugcais moins naiff, je Pet ais sous 
une autre formę, puisąue aucun 4ge 



LE DIABLE KV C0RP8 


107 


n*ćchappe a la na'ivetó. Celle de la 
Yieillesse n’est pas la moindrc. Cette 
pretendue clairvoyance m’assombris- 
sait tout, me faisait douter de Marthe. 
Plutot, je doutais de moi-meme, ne 
me trouyant pas digne d’elle. Aurais-je 
eu mille fois plus de preuves de son 
amour, je n’aurais pas ete moins mai- 

V * 

hcureux. 

Je savais trop le trśsor de ce qu ł on 
n 5 exprime jamais a ceux qu’on aime, 
par la crainte dc paraitre pueril, pour 
ne pas redouter chez Marthe, cette pu- 
deur navrante et j-e souflrais de ne pou- 
voir penetrer son esprit. 


Je revins a la maison a neuf heurcs 
et demie du soir. Mes parents m’interro- 
gerent sur ma promenadę. Je leur decri- 
vis avec enthcusiasme la foret de Se- 
nart et ses fougeres deux fois hautes 
comme moi. Je parlai aussi de Brunoy, 
char mant village ou nous avions de- 



108 


LE DIABLE AU CORPS 


jeune. Tout a coup, ma mere, moqueuse, 
m^nterrompant : 

— A propos, Rene est venu cet apres- 
midi a quatre heures, trśs etonne en 

* r • " ■ ■ • ' m. 

apprenant qu ł il faisait une grandę pro¬ 
menadę avec toi. 

J’et ais rouge de depit. CeUe aventure, 
et bien d’autres, m’apprirent que, mal- 
gre certaines dispositions, je ne suis 
point fait pour le mensonge. On m’y 
attrape toujours. Mes parents n*ajou- 
t^rent rien d’autre. Ils eurentle triomphe 
modeste. 


? 


Mcm pcre, cTailleurs, etait incon- 
sciemment complice de mon premier 
amour. II Tencouragealt plutót, ravi que 
ma precocite s^ffirm&t d’une faęon on 
d’une autre. II avait aussi toujours eu 
peur que je tombasse entre les mains 
d’une mauvaise femme, II etait content 
de me savoir aime d’une brave filie. 
II ne devait se cabrer que !e jour ou 
il eut la preuye que Marthe souhai- 
tait le divorce. 

Ma mere, elle, ne voyait pas notre 
liaison d*un aussi bon ceil. Elle etait 
jalouse. EUe regardait Marthe avcc 
des yeux de rivale. Elle trouvait Marthe 



ilO 


LB DIABLE AD CORPS 


antipathiquc, ne se rendant pas comp-tc 
que toute femme, du fait de mon amour, 
le. lui serait dcvenue. D’ailleurs, ełle 
se preoccupait plus que mon pere du 
qu’en-dira-t , on. EUe s’etonnait que Mar- 
the put se compromettre avec ua gamin 
de mon age. Puis elle avait ete elevee 
a F... Dans toutes ces petites villes de 
banlieue, du moment qu’el!es s’eIoi- 
gnent de la banlieue ouvriere, seyissent 
les memes passions, la meme soif de 
racGntars qu’en province, Mais, en outre, 
le yoisinagc de Paris rend les racom 
tars, les suppositions, plus delures, Cha- 
cun y doit tenir son rang, C’est ainsi 
que pour avoir une maitresse, dont le 
mari etait soldat, je vis peu a peu. 
et sur rinjonction de leurs parents, 
s’eloigner mes camarades. Ils disparm 
rent par ordre hierarchique : depuis le 
Gis du notaire, jusqu’a celui de notre 
jardinier. Ma mere etait atteinte par 
ces mesures qui me semblaient un hom* 
mage. Elle me voyait purdu par une 



LK DIABLE AD CORPS 111 

folie. Elle reprochait certainement a 
mon pere de me ’avoir fait connaitre, 
et de fermer les yeux. JJais, estimant 
qne c’etait a mon pere d’agir et mon 
pere se taisant, elle gardait le silence. 



Je passais toutes mes nuits ehez 
Marthe. J y arrivais a dix heures et 
demie, j’en repartais le matin a cinq 
ou six. Je ne sautais plus par-dessus 
les murs. Je me contentais d ł ouvrir la 
porte avec ma clef; mais cette franchise 
exigeait quelques soins. Pour que la 
cloche ne donnat pas Feveil, j’envelop- 
pais le soir son battant avec de 1’ouate. 
Je Totais le lendemain en rentrant. 

A la maison, personne ne se doutait 
de mes absences ; il n’en alłait pas de 
meme a J... Depuis quelque temps 
deja, les proprietaires et le vieux me- 
nage me voyaient d’un assez mauvais 



LV DIABLE AU CORPS 


113 


|P 


ceil, repondant a peine a mes saluts. 

Le matin, a cinq heures, pour faire le 
moins de bruit possible, je descendais, 
mes souliers a la main. Je les remettais 
en bas. Un matin, je croisai dans 
rescalier le garęon laitier. II tenait 
ses boites de lait a la main ; je te- 
nais, moi, mes souliers. II me souhaita 
le bonjour avec un sourire terrible. 
Marthe etait perdue. II allait le raconter 
dans tout J.. Ł Ce qui me torturait 
encore le plus etait mon ridicule. Je 
pouvais acheter le silence du garęon 
laitier, mais je m’en abstins faute de 
savoir comment m’y prendre. 

L ł ąpr4s-midi, je n'osai rien en dire a 
Marthe. D^ailleurs, cet episode etait 
inutile pour que Marthe fut compro- 
mise. C’etait depuis longtemps chose 
faite. La rumeur me 1’attribua meme 
comme maitresse bien avant la realite. 
Nous ne nous etions rendu oompte de 
rien. Nous allions bientót voir clair. 

m. 

C’est ainsi qu’un jour je trouvai Marthe 


8 



LE DUBLE AU GOHPS 


m 

sans forces. Le proprietaire venait de 
lui dire que depuis quatre jours il 
guettait mon depart a 1’aube. 11 avait 
d’abord refuse de croire, mais il ne lui 
restait aucun doute. Le vieux menage 
dont la chambre etait sous celle de 
Marthe se plaignait du bruit que nous 
faisions uuit et jour. Marthe etait atter- 
ree, voulait partir. II ne fut pas ques- 
tion d ł apporter un peu de prudence 
dans nos rendez-vous. Nous nous en 
sentions incapables : le pli etait pris. 
Alors Marthe commenęa de comprendre 
bien des choses qui Tavaient surprise. 
La seule amie qu’elle cherit vraiment, 
une jeune filie suedoise, ne repondait 
pas a ses lettres. J^ppris que le corres- 
pondant de cette jeune filie nous ayant 
un jour aperęus dans le train, enlaces, 

il lui avait conseille de ne pas revoir 

* 

Marthe. 

Je fis promettre a Marthe que s’il 
eelatait un dramę, oń que ce fut, soit 
chez ses parents, soit avec son mari, 


LF. DUBLE AU CORPS 


elle montrerait de la fermete. Les me- 
naees du proprietaire, quelques rumeurs, 
me donnaient tout lieu de cramdre, et 
d’esperer a la fois, une explication entre 
Marthe et Jaeques. , 

Marthe m’avait supplie de vcnir la 
voir souventj pendant la permission 
de Jacques 5 a qui elle avait deja parle 
de moi. Je refusai* redoutant de jouer 
mai mon róle et de voir Marthe avec un 
homme empresse aupres d’elle. La per¬ 
mission devait §tre de onze jours. Peut- 
etre tricherait-il, et trouverait-il le 
moyen de rester deux jours de plus. Je 
fis jurer a Marthe de m’ecrire chaque 
jour. J’attendis trois jours avant de me 
rendre a la poste restante, pour etre sur 
de trouver une lettre. II y en avait dej a 
quatre. Je ne pus les prendre: il me man- 
quait un des papiers d 5 identite neces- 
saires. J ł etais d’autant moins a Taise que 
j*avais falsifie mon bulletin de nais- 
sance, Tusage de la poste restante n*etant 
perrnis qu J a partir de dix-huit ans. 


U6 LB DUBM AU CORPS 

i 

J’insistais, au guichet, avec l’envie de 
jeter du poivre dans les yeux de la 
demoiselle des postes, de m ł emparer 
des lettres qu’elle tenait et ne me don- 
nerait pas. Enfin, comme j ł etais connu 
a la poste, j’oi>tii)s, faute de mieux, 
qu*on les erwoy&t le lendemain chez 
mes parents. 

Dćcidement j*avais encore fort a faire 
po ar devenir un homme. En ouvrant la 
premiere lettre de Marthe, je me de- 
mandai comment elle exeeuterait ce 
tour de force : ecrire une lettre d’amour. 

fl 

%■ 

J ł oubliais qu’aucun genre epistolaire 
n’est moins difficile : il n’y est besoin 
que d’amour. Je trouvai les lettres de 
Martlie admirables, et dignes des 
plus be)les quc j’avais lues. Pourtant 
Marthe m*y disait des choses bien ordi- 
naires, et son supplice de vivrelom de moi. 

II m’etonnait que ma jalousie ne fut 
pas plus mordante. Je commenęais a 
eonsiderer Jacques comme « le mari ». 



LE DIABLE iU CORPd 


41T 


Peu 4 peu j’oubliais sa jeunesse, je 
voyais en lui un barbon. 

Je n’eerivak pas k Marthe ; il y 

ł 4 

avait tout de m§me trop de risques. Au 
fond je me trouvais plutót heureux 
d’etre tenu a ne pas lui ecrire, epr-ou- 
vant, comme devant toute nouveaute, 
la crainte vague de n’£tre pas capablc, 
et que mes lettres la choquassent ou 
lui parussęnt naives. 

Ma negligence fit qu’au bout de deux 
jours, ayant laissś trainer sur ma table 
de travail une iettre de Marthe, elle 
disparut ; le lendemain, elle reparut 
sur la table. La decouverte de cette 
Iettre derangeait mes plans : j’avais 
profite de la permission de Jacąues, 
de mes longues heures de presence, 
pour faire croire chez moi que je me 

-fa * 

detachais de Marthe. Car si je m*etais 
d ł abotrd montre fanfaron pour que mes 
parents apprissent que j’avais une mai* 
tresse, je commenęais a souhaiter qu’ils 
eussent moins de preuves« Et voici 



118 


LB DU6LK AU CORPS 


que mon pfere apprenait la veritablc 
cause de ma sagesse. 

Je profitai de ces lolsirs pour dc nou- 
veau me rendre a Facademie de dessin ; 
car depuis longtemps je dessinais ines 
nus d’apres Marthe. Je ne sais pas si 
mon pere e devinait * du moins s^ton- 
nait-il malicieusement, et d’une ma¬ 
nierę qui me faisait rougir, de la mono¬ 
tonie des modeles. Je retournai donc a 
la Grande-Chaumiere, travaillai beau- 
coup, afin de reunir une provision 
d ł etudes pour le reste de Tannee, pro- 
vision que je renouvellerais a la pro- 
chaine visite du mari. 

Je revis aussi Rene, renvoye de 
Henri IV. II allait a Louis-le-Grand. 
Je Ty cherchais tous les soirs, apres la 
Grande-Chaumiere. Nous nous frequen- 
tions en cachette, car depuis son renvoi 
de Henri IV, et surtout depuis Marthe, 
ses parents, qui naguere me conside- 
raient comme un bon exemple, lui 
avaient defendu ma compagnie* 



419 


LK DIABLE AU CORPS 

* * t 

ip 

Rene, pour qui Famour, dans Famour, 
scmblait un bagage encombrant, me 
plaisantait sur ma passion pour Marthe. 
Ne pouvant supporter ses pointes, je 
lui dis lachement que je n’avais pas de 
veritable amour. Son admiration pour 
moi, qui ces derniers temps avait faibli, 
s^n accrut seance tenante. 

Je commenęais a m 5 endormir sur 
Tamour de Marthe. Ce qui me tour- 
mentait le plus, c ł etait le jeune inflige 
a mes sens. Mon enervement etait celui 
d*un pianistę sans piano, d’un fumeur 
sans cigarettes. 

Rene, qui se moquait de mon cceur, 
etait pourtant epris d’une femme qu 5 il 
croyait aimer sans amour. Ce gracieux 
animal, Espagnole blonde, se desarti- 
eulait si bien qu’il devait sortir d’un 
cirąue. Rene qui feignait la desinvolture 
etait fort jaloux. II me supplia mi- 
riant, mi-palissant, de lui rendre un 
service bizarre. Ce service, pour qui 
connait le college, etait Fidee-type du 




I 


UJ DIABLE AU CO:iPS 

collćgden. II desirait savoir si cette 
fcmme ie tromperait. Ił s’agissait donc 
de lui faire des avances, pour se rendre 
compte. 

Ce service m’embarrass&. Ma timidite 
reprenait le dessus. Mais pour rien 
au monde je n’aurais voulu paraitre 
timide et, du reste, la damę vint me 
tirer d’embarras. Elle me fit des avances 
si promptes que la timidite, qui empfiche 
certaines ehoses et oblige a d ł autres, 
ru’emp6cha de respecter Rene et Marthe, 
Du moins esperais-je y trouver du plai- 
sir, mais j’etais comme le fumeur ha- 
bitue a une seule marque. il ne me 
resta donc que le remords d’avoir 
trompe P.ene, a qui je jurai que sa 
maitresse repoussait toute avance. 

Vis-a-vis de Marthe je n’eprouvais 
aucun remords. Je m’y foręais. J’avais 
beau me dire que je ne lui pardonne- 
rais jamais si elle me trompait, je n’y 
pus rien. « Ce n’est pas pareil », me don- 
nai-je comme excuse avec la remar- 



L£ DIABLE AU COHJPS 


iii 


quable platitude que Tegoisme apporte 
dans ses reponses. De meme, j’ad- 
mett-ais fort bien de ne pas ecrire a 
Marthe, inais, si elle ne m*avait pas 
ecrit, j ł y eusae vu qu’elle ne m’aimait 
pas* Pourtant cette legere infklelite 
renforęa mon amour. 


Jacąues ne comprenait rien a l’at> 
titude de sa femme. Marthe, plutót ba- 
varde, ne lui adressait pas la parole. 
S’il lui demandait : « Qu’as-tu ? )> elle 
repondait : « Hien. » 

Mme Grangier eut diflerentes scenes 

* 

avec le pauvre Jacques. Elle 1’accusait 
de maladresse envers sa filie, se repen- 
tait de la lui avoir donnee. Elle attri- 
buait a cette maladresse de Jacąues 
le brusąue changement survenu dans 
le caractere de sa filie. Elle voulut la 
reprendre chez elle. Jacąues s 5 inclina. 
Quelques jours apres son arrivee, il 
accompagna donc Marthe chez sa m£re, 


LI DIABLI AU COBPS 


415 

qui, flattant ses momdres caprices, en- 

B- " 

courageait sans se rendre compte son 
amour pour moi. Marthe etait nee dans 
cette demeure. Chaąue ehose, disait- 
elle a Jacąues, lui rappelait le temps 
heureux ou elle s ? appartenait. Elle 
devait dormir dans sa chambre de 
jeune filie. Jaeques voulut que tout au 
moins on y dressat un lit pour lui. 
II provoqua une crise de nerfs. Marthe 
refusait de souiller cette chambre vir- 
ginale. 

M. Grangier trouvait ces pudeurs 
absurdes. Mme Grangier en profita pour 
dire a son mari et a son gendre qu’ils 
ne comprenaient rien a la delicatesse 
' feminine. Elle se sentait flattee que 

Tanie de sa filie appartint si peu a 

* ■ 

Jacąues. Car tout ce que Marthe otait a 
son mari, Mme Grangier se Tattribuait, 
trouvant ses scrupules sublimes. Su- 
blimes, ils Tetaient, mais pour moi. 

Les jours oń Marthe se pretendait 
le plus malade, elle exigeait de sortir. 



LK kiUSŁS X0 CGRFS 


124 

Jacques savait bien que ce n ł etait pas 
pour le plaisir de Taccompagner. Marthe, 
ne pouvant confier a personne les lettres 
a mon adresse, les mettait elle-meme 
a la poste* 

Je me felicitai encore plus de mon 
silence, car, si j’avais pu lui ecrire, en 
reponse au recit des tortures qu’elle in- 
fligeait, je fusse intervenu en faveur de 
la yictime. A certains moments je m ł e- 
pouvantai3 du mai dont j’etais 1’auteur; 
a d 5 autres, je me disais que Marthe ne 
punirait jamais assez Jacques du crime 
de me Tavoir prise vierge. Mais comme 
rien ne nous rend moins « sentimental » 
que la passion, j’etais, somme toute, 
ravi de ne pouvoir ecrire et qu’ainsi 
Marthe continua! de desesperer Jaeques. 

II repartit sans courage. 

Tous mirent cette erise sur le compte 
de la solitude enervante dans laquelle 
vivait Marthe. Car ses parents et son 
mari etaient les seuls k ignorer notre 
łiaison, les proprietaires n’usant rien 



LB DIABLE AU CORPfi 

k 


m 

apprendre a Jacques par respect po ar 
Tuniforme. Mme Grangier se felicitait 

— SK 

deja de retroaver sa filie, et q‘u’elle 

vecut comme avant son mariage. Aussi 

les Grangier n’en revmrent-ils pas 

v lorsque Marthe, le lendemain du depart 

de Jacques, annonęa qu’elle retournait 
a J... 

Je Ty revis le jour raeroe. D’abord 
je la grondai mollement d'avoir ete si 
mechante.. Mais quand je lus la pre¬ 
mierę lettre de Jacques, je fus pris de 

panique. II disait combien, s’il n’avait 

* 

plus Tamour de Marthe, ii lui serait 

facile de se faire tuer. 

* \ 

Je ne demelai pas le « chantage ». 
Je me vis responsable d’une mort, 
oubliant que je Favais souhaitee. Je de- 
vins encore plus incomprehensible et plus 
injuste. De quelque cóte que nous nous 
tournions s’ouvrait une blessure. Marthe 

avait beau me repeter qu’il etait moins 

■■ 

inhumain de ne plus flatter fespoir de 
Jacques, c’est moi qui Tobligeais de 


LK DIABLE AU CORPS 


156 

repondre avec douceur. C’est moi qui 
dictais a sa femme les seules lettres 
tendres qu 5 il en ait jamais reęues. Elle 
les ecrivait en se cabrant, en pleurant, 
mais je la menaęais de ne jamais re- 
venir, si elle n'obeissait pas. Que -Jac~ 
ques me dut ses seules joies attenuait 
mes remords. 

Je vis combien son dćsir de suicide 

* 

etait superficiel, a 1’espoir qui debor- 
dait de ses lettres, en reponse aux 
nótres . 

J’admirais mon attitude, vis-a-vis 
du pauvre Jacques, alors que j’agissais 
par egofsme, et par crainte d’avoir un 
crime sur la conscience. 



Une periode heureuse succeda au 

•m 

dramę. Helas! un sentiment de provi- 
soire subsistait. II tenait a mon age et 
a ma naturę veule. Je n’avais de volonte 
pour rien,ni pour fuir Marthe qui peut- 
etre m ł oublierait, et retournerait au de- 
voir,ni pour pousser Jacąues dans lamort. 
Notre union etait donc a la merci de la 
paix 5 du retour definitif des troupes. 
Qu’il chasse sa femme, ellemeresterait. 
Qu*il la gardę, je me sentais incapable de 
la lui reprendre de force. Notre bonheur 
etait un chateau de sable. Mais ici la 
maree n"etant pas a heure fixe, j 5 esperais 
qu’elle monterait le plus tard possible. 



I 


lt8 LE DUBLI AU CO EPS 

Maintenant, c*est Jacąues, charme, 
qui defendait Marthe contrę sa m&re, 
mecontente du retour a J... Ce retour, 
1’aigreur aidant, avait du reste eveille 
chez Mme Grangier quelques soup- 
ęons. Autre chose lui paraissait sus- 
pect : Marthe refusait d’avoir des do- 
mestiques, au grand scandale de sa 
familie, et, encore plus, de sa belle 
familie. Mais que pouvaient parents 
et beaux-parents contrę Jacques de- 
venu notre allie, grace aux raisons 
que je lui donnais par Tintermediaire 
de Marthe. 

C’est alors que J... ouvrit le feu sur 
elle. 

Les proprietaires affectaient de nc 
plus lui parler. Personne ne la saluait, 
Seuls les fournisseurs etaient pro fes- 
sionnellement terius a moins de morgue. 
Aussi, Marthe, sentant quelquefois le 
besoin d’echanger des paroles, s ł at- 
tardait dans les boutiques. Lorsque 
j 5 etais chez elle, si elle s’absentait 



LE DI AII 1/E AD CORPS 


m 


pour acheter du lait et des gateaux, 
et qu’au bout de cinq minutes, elle ne 
fut pas de rctour, Timaginant sous un 
tramwoy, je courais a toutes jambes 
jusque chcz la cremiere ou le patissier. 
Je l ł y trouvais causant avec eux. Fou 
de m’etre laisse prcndre a mes angoisscs 
nerveuses, aussitót dchors, je m’empor- 
tais. Je 1’accusais d’avoir des gouts 
yuleraircs, de tróuver un charme a la 

O 7 

convcrsation des fournisseurs. Ceux-ei, 
dont j’interrompais les propos, me 
detestaient. 

L 5 etiquette des cours est assez simple, 
comme tout ce qui est noble. Mais rien 
n’egale en enigmes le protocole des 
petites gens. Leur folie de preseances 
se fonde, d’abord, sur 1’age. Rien ne 
les ehoąuerait plus que la reverence 
d’une vieille duchesse i quelque jeune 
Prince. On devine la liaine du patis- 
sier, de la crćmiere, a voir un gamin 
interrompre leurs rapports familiers 
avec Marthe. lis lui eussenta clle trouve 


tfi DUBLE KU COHPS 


130 

mille excuses, a cause de ces conversa- 
tions. 

Les proprietaires avaient un flis de 
vingt-deux ans. II vint en permission. 
Marthe rinvita a prendre le the. 

Le soir. nous entendimcs des ćclats de 

* * 

voix : on lui defendait de revoir la 
locataire. Habituś a ce que mon pere 
ne mit son veto a aucun de mes actes, 
rien ne m’etonna plus que Tobeissance 
du dadais. 

Le lendemain, comme nous tiaver- 
sions le jardin, il beehait. Sans doute 
śtait-ce un pensum. Un peu gene, mal- 
gre tout, il dćtourna la tete pour ne 
pas avolr a dire bonjour. 

Ces escarmouches peinaient Marthe ; 
assez intelligente et assez amoureuse 
pour se rendre compte que le bonheur 
ne reside pas dans la consideration 
des voisins, elle etait comme ces 
poetes qui savent que la vraie poesie 
est ckose « maudite mais qui, malgre 


i 



LI DIABLE AU CORPS 


IM 


leur certitude, souffrent parfois de ne 

pas obtenir les suffrages qu*ils me- 
prisent. 


Les conseillers municipaux jouent tou* 
jours un role dans mes aventures. 
M. Marin qui habitait en dessous de 
chez Marthe, vieillard k barbe grise 
et de stature noble, etait un ancien 
eonseiller municipal de J... Retire des 
avant la guerre, il aimait servir la 
patrie, lorsque l occasion se presen- 
tait a portee de sa main. Se con- 
tentant de desapprouver la poli- 
tique communale, il vivait avec sa 
femme, ne recevant et ne rendant de 
visites qu’aux approches de la nouvelle 
annee. 

Depuis quelques jours, un remue- 



1 


LE LMABLE AU CORPS 133 

m 

ntenage se faisait au-dessous, d’autant 
plus dislincl quc iious entcndions, de 
liotre chambre, les moindres bruits du 
rez-de-chaussće. Des*frottcurs vinrent. 
La bonne, aidee par celle du proprie- 
taire, astiquait 1’argenterie dans le jar- 
din, ótait le vcrt-de-gris des suspensions 
de cuivrc. Nous sumes par la crćmiere 
qu’un raout-surprise se preparait chez 
les Marin, sous un mysterieux pretexte. 

Tę 

Mme Marin etait allće inviter le maire 
et le supplier dc lui accorder huit lilres 
de lait. Autoriserait-il aussi la mar- 
chande a faire de la creme? 

Les permis accordes, le jour venu (un 
vendredi), une quinzaine de notables pa- 
rurent a Fheure dite avec lcurs femmes 
chaeune fondatrice d ł une societe d*al- 

m 

laitement maternel, ou de secours aux 
blesses. dont elle etait presidente, et 
les autres societaires. La maitreese de 
maison pour faire « genre » recevait 
devant la porte. Elle avait pro lite de 
i attraction mystericuse pour transfor- 



134 


LE DIABLE AD CORPS 


mer son raout en pique-r»ique. Toutes 
ces dames prechaient 1’economie et 
inventaient des recettes. Aussi leurs 
douceurs etaieni-elles des gateaux sans 
farmę, des cremes au lichen, etc. Chaque 
nouvelle arrivante disait a Mnie Marin : 
« Oh ! ęa ne paye pas de minę, mais je 
crois que ce sera bon tout de rnćme. » 
M. Marin, lui, profitait de ce raout 
pour preparer sa a rentree politiąue ». 

HK- 

Or, la surprise, c’etait Marthe et moi. 

» * : . > m 

La charitable indiscretion d’un de mes 

camarades de chemin de fer, le fils 

-■ * 

d’un des notab es, me Fapprit. Jugez 
de ma stupeur quand je sus que la dis- 
traciion des Marin ćtait de se tenir 
sousnotre chambre vers la fin de 1'apres- 
midi et de surprendre nos caresses. 

Sans doute y avaient-ils pris gout, 
et voulaient-ils publier leurs plaisirs. 
Bicn. entendu, ies Marin, gens respec- 
tables. mettaient ce dever£ondaf*e sur 

* O Ci 

le eompte de la morale, łs voulaient 
faire partager leur reyolte par tout ce 


LE DIABLE AU CORPS 


<35 

que )a commune comptait de gens 
comme il faut. 

Les invitćs etaient en place. Mme Ma¬ 
rin me savait chez Marthe, et avait 
dresse la table sous sa chambre. Elle 
piaffait. Elle eut vouIu la canne du 
regisseur pour annoncer le spectacle. 
Grace a Findiscretion du jeune homme, 
qui trahissait pour mystifier sa familie 
et par soliclarite d’age, nous gardames 
e silence. Je n’avais pas ose dire a 
Marthe le motif du pique-nique. Je 
pensais au visage decompose de Mme Ma¬ 
rin, les yeux sur les aiguilles de 1’hor- 
loge, et a Timpatience de ses liótes. 
Enfin, vers sept heures, les couples se 
retirerent bredouilles, traitant tout bas 
les Mari n d’imposteurs et le pauvre 
M. Marin, £ige de soixante-dix ans, 
d*arriviste. Ce futur conseiller vous 
promettait monts et merveilles, et n’at- 
tendait meme pas d’etre elu pour 
manąuer a ses promessos. En ce qui 
concernait Mme Marin, ces dames vi- 


m 


J.E DIABLE AU GORPS 


rent dans le raout un moyen avan- 
tageux pour elle de se fournir du 
dessert. Le mairc, en personnage, avait 
paru juste quelques minutes ; ces quel- 
ques minutes et les huit lilres de lait 
firent* chuchoter qu ł il etait du dernier 
bien avec la filie des Marin, institutrice 
a Tecole. Le mariage de Mile Marin 
avait jadis fait seandale, paraissant peu 
digńe d ł une institutrice, car elle avait 
epouse un sergent de ville. 

Je poussai la malice jusqu’a leur 
faire entendre ce qu 5 ils eussent sou- 

H 

liaite faire entendre aux autres. Marthe 
s’etonna de cette tardive ardeur. Ne 
pouvant plus y tenir, et au risque de 
la chagriner, je Iui dis quel etait le but du 
raout. Nous en rimes ensemble auxlarmes. 

Mme Marin, peut-etre indulgente si 
j’eusse servi ses plans, ne nous pardonna 
pas son desastre. II lui donna de la 
haine. Mais e le ne pouvait rassouvir. 
ne disposant plus de moyens, et n’osaut 
user de lettres anonymes. 



Nous etions au mois de mai. Je ren* 
contrais moins Marthe chez elle et n’v 
couchais que si je pouvais inventer 
chez rnoi un mensonge pour y rester 
le matin. Je ł’invenlais une ou deux 
fois la semaine. La pcrpetuel e reussite 
de mon mensonge nie surprenait. En 
realite mon p£re ne me croyait pas. Avec 
une folie indulgence il fermait les yeux, 
a la seule condition que ni mes freres, ni 
les domestiques‘, ne Tapprissent. II me 
sufflsait donc dedireque jepartais k cinq 
heures du matin, rommc le jour de ma 
promenadę a la foret de Senart. Mais 
ma mero ne preparait plus de panier. 



438 


LE DIABLE AU CORPS 


Mon pcre supportait tout, puis, sans 
transilion, se cabrant. me reprochait 
ma paresse. Ces scenes sc dechainaient 
et se calmaient vite, comme les vagues. 

Rien n’absorbe plus que Famom*. 
Oa n’est pas paresseux, parce que, etant 
amoureux, on paresse. L’amour sent 
confusement que son seul derivatif reel 
est le travail. Au.ssi le considere-t-il 
comme un rival. Et il n’en supporte 
aueun. Mais 1’amour est paresse bien- 
faisante, comme la molle pluie qui fe- 
conde. 

Si ia jeunesse est niaise, c’est faute 
d*avoir ete paresseuse. Ce qui infirmę 
nos syslemes d’education, c’est qu’ils 

s’adressent aux mediocres, a cause du 

* 

nombre. Pouc un esprit en marche, la 
paresse n’existe pas. Je n’ai jamais 
plus appris que dans ces longues jour- 
nees qui, pour un temoin, eussent 
semble vides, et ou j’observais mon 
cceur novice comme un parvenu ob- 
serve ses gestes a table. 



LK DUBLE AU CORPS 


139 


Ouand je ne couchais pas chez Marthe, 
c’est-a-dire presque tous les jours, nous 
nous promenions apres diner, la long 
de la Marne, jusqu’a onzn heures. Je 
detachais le canot de mon pere. Marthe 
ramait; moi, etendu, j’appuyais ma 
tete sur ses genoux. Je la genais. 
Soudain un coup de ramę, me cognant, 
me rappelait que cette promenadę ne 
durerait pas toute la vie. 

L*amour veut faire partager sa bea- 
titude, Ainsi, une maitresse de naturę 
assez froide devient caressante, nous 
embrasse dans le cou, invente mille 
agaceries, &i nous sommes en train 
d^crire une lettre. Je ii’avais jamais 
tel desir d r embrasser Marthe que lors- 
qu’un travail la distrayait de moi ; 
jamais tant cnvie de toucher a ses 
cheveux, de la decoifler, que quand 
elle se coiffait. Dans le canot je me 
precipitais sur elle, la jonehant de bai- 
sers, pour qu 1 elle lachat ses rames, et 
que le canot derivat, prisonnier des 


i 40 LE DIABLE AU COHPB 

■ 

herbes, des nenufars blancs et jaunes. 
Elle y reconnaissait les signes d’une pas- 
sion incapablc de se contenir, a ors 
que me poussait surtout la manie de 
deranger, si forte. Puis nous amarrions 
le canot derriere de hautes touiics. 
La crainte d’etre visibles oc de chavirer, 
me rendait nos ebats mille fois plus 
voluptueux. 

Aussi ne me plaignais-je point de 
rhostilite des proprietaires qui rendait 
ma presence chez, Marthe tres diflicile. 

Ma soi-disant idee fixe de la posseder 
comme ne Favait pu posseder Jacques, 
d'embrasser un eoin de sa peau apres 
lui avoir fait jurer que jamais d ł autres 
levres que les miennes ne s’y etaient 
inises, n’etail que du libertinage. Me 
ravouais-je ? Tout amour comporte sa 

jeunesse, son age mur, sa vieillesse. 

* 

Etais-je a ce dernier stade oti deja 
l’amour ne me satisfaisait plus sans 
certaines recherches. Car si ma volupte 
s’appuyait sur 1’liabitude, elle s’avivait 



LE DUBLE AU CORPS 


iii 


de ces mille riens, de ces legeres cor- 
rections infligees a 1’habitude. Ainsi, 
n’est-ce pas d’abord dans Taugmenta- 
tion des doses, qui vite deviendraient 
mortelles, qu’un intoxique trouve ’ex- 
tase, mais dans le rythme qu ! il inventc-, 
soit en changeant ses heures, soit en 
usant de supercheries pour derouter 
Torganisme. 

J’ahnais tant cette rive gauehe de 
la Marne, que je frequentais Tautre, si 
diflerente, afin de pouvoir contempler 
celle que j’almais. La rive droite cst 
moins molle, consacree aux maraichcrs, 
aux cu!tivateurs, alors qucla mienneTest 
aux oisifs. Nous attachions le canot a un 
arbre, allions nous etendre au milieu 
du ble. Le champ, sous la brise du soir, 
frissonnait. Notre ćgoisme, dans sa ca- 
chette, oubliait le prejudice, sacrifiant 
le ble au confort de notre amour, coinme 

4 ■ 

nous y sacrifiions Jacques* 



Un parfum de prcmsoire excitait mes 
sens. D’avoir go u te a des jołes plus bru- 
tales, plus ressemblantes a celles qu’on 
eprouve sans amour avee la premiere 
venue, affadissait les autres. 

J’appreciais deja le sommeil chaste, 
librę, le bien-śtre de se sentir seul dans 
un lit aux draps frais. J’alleguais des 
raisons de prudence pour ne plus passer 
de nuits chez Marthe. Elle admirait ma 

i- ł — ta _ % 

# 

force de caractere. Je redoutais aussi 
Tagacement que donnę une certaine 
voix angellque des femmes qui s ł eveillent 
et qui, comćdiennes de race, semblent 
chaque matin sortir de Tau-dela. 


LE DIABLE AB CORPS 


143 

Je me rcprochais mes criticues, mes 
feintes, passant des journees a me de- 
mander si j’aimais Marllie plus ou 
moins que naguere. Mon amour sophls- 
tiąuait tout. De nieme que je tradui- 
sais faussement les phrases de Marthe, 
croyant leur donner un sens plus pro- 
fond, j’interpretais ses silences. Ai-je 
toujours eu tort ; un certain choc, qui 
ne se peut decrire, nous prevenant que 
nous avons touche justc. Mes jouis- 
sances, mes angoisses etaient plus fortes* 
Couche aupres. d’elle, l*envie qui me 
prenait, d'une seconde a 1’autre, d’etre 
couehe seul, chez mes parents, me fai- 
sait augurer Tinsupportable d*une vie 
commune. D’aulre part, je ne pouva5s 
imaginer de vivre sans Marthe. Je com* 
menęais a connaitre le chatiment de 
radultere. 

J’en youlais a Marthe d*avoir, avant 
notre amour, consenti a meubler la 
ma i son de Jacques a ma guise. Ces 
meubles me deyinrent odieux, que je 


LE DIABLE AU CORPS 


144 

n’avais pas choisis pour mon plaisir 
mais afm de deplaire a Jacques. Je 
m’en fatiguais, sans exeuses. Je regret- 
tais de n’avoir pas laisse Marthc Ies 
choisir seule. Sans doute m’eusseut-ils 
d’abord deplu, mais quel charme, en- 
suite, de m’y habituer, par amour 
pour elle. J’etais ja!oux que Ie benefice 
de cette habitude revint a Jacques. 

Marthe me regardait avec de grands 
yeux naifs lorsque je lui disais amere- 
ment: « J’espere que, quand nous vi- 
vrons ensemble, nous ne garderons pas 

4 

ces meubles. » Elle respectait tout ce 
que je disais. Croyant que j’avais oublie 
que ces meub es venaient de moi, elle 
n’osait me le rappeler. Elle se lamentait 
interieurement de ma mauvaise me¬ 


ra o ire. 



% 


Dans les premlers jours de juin, 
Marthe reęut une lettre de Jacques 
ou enfin il ne Tentretenait pas que 
de son amour. II etait malade. On l ł eva- 
cuait a rhópital de Bourges. Je ne 

me rejouissais pas de le savoir ma¬ 
lade, mais qu’il eut quelque chose a 
dire me soulageait. Passant par J..., 
le lendemain ou le surlendcmain, il 
Sł 'Ppliait Marthe qu’elle guettńt son 
train sur le quai de la gare. Marthe me 
tnontra cette lettre. Elle attendait un 
ordre. 

L*amour lui donnait une naturę d*es- 
clave. Aussi, en face <Tune telle servi- 


10 




146 LE DIABLE AU COJIPS 

tude prćambularre, avais-je du mai a 
ordonner ou defendre. Sclon moi, mon 
silence voulait dire que je consentais. 
Pouvais-ie Pempecher d’apercevoir son 
mari pendant quelques secondcs? Elle 
garda le mćmc silence. Donc, par une 
espece de convention tacite, je n*allai 
pas chez elle le lendemain. 

Le surlendemain matin, un commis- 
sionnaire m’apporla chez mes parents 
un mot qu’il ne devait remettre qu’a 
moi. II etait de Marthe. Elle m’atten- 
dait au bord de l’eau. Elle me snppliait 
de venir, si j’avais encore de Tamour 
pour elle. 

Je courus jusqu’au banc sur lequel 
Marthe m ł attendait. Son bonjour, si 
peu en rapport avee le style de son billet, 
me glaęa. Je erus son coeur change. 

Simplement, Marthe avait pris mon 
silence de ravant*veille pour un silence 
hostile. Elle n’avait pas imagine la 
moindre convention tacite. A des heures 
d’angois$e succedait le grief de me voir 



# 


■ 

LE DIABLE AU COUPS {47 

4 

# m 

en vie puisque aeule la mort eflt du 

m empecher de venir hier. Ma stupeur 
ne pouvait se feindre. Je lui expliquai 
ma rćserve, mon respeet pour ses de- 
voirs envers Jacques malade. E le me 

crut a derni. J’etais irrite. Je faillis 

# * 

lui dire : « Pour une fois que je ne mens 
pas..* » Nous pleurames. 

Mais ces confuses parties d’echecs 

* 

sont interminables, ćpuisantes,si un des 
deux n’y met bon ordre. En somme 
lattitude de Marthe envers Jacques 
m’etait flalteuse. Je Tembrassai, la 

beręai. « Lesilence, dis-je, nenous reussit 

* 

pas. » Nous nous promimes de ne rien 

v * 

nous celer de nos pensees sccretes, moi 
la plaignant un peu de croire que c’est 
chose possible. 

A J.„, Jacques avait cherehe des 
yeux Marthe, puis le train passant de- 
v ant leur maison, il avait vu les vo- 
lets ouverts. Sa lettre la suppliait de 
le rassurer. II lui demandait de venir a 
Bomges. «II faut que tu partes dis-je, 



ŁE DIaBLE AU CORPS 




de faęon que cette simple pbrase ne 
senlit pas le reproche. 

— J’irai, dit-elle, si tu m ł accom- 
pagnes. 

Cetait pousser trop loin 1 "inconscience. 
Mais ce qu’exprimaient d’amour ses 
paroles, ses actes les plus choquants, 
me eonduisait vite de la colere a la gra- 
titude. Je me cabrai. Je me calmai. 
Je lui parlai doucement, emu par sa 
naivete. Je la traitais comme uu enfant 
qui demande la lunę. 

Je lui representai combien i etait 
immoral qu’elle se fit accompagner par 
moi. Que ma reponse ne fut pas ora- 
geuse, comme cello d ł un amant outroge, 
sa portee s’en accrut. Pour la premiere 
fois, elle m’entendait prononcer le mot 
de « morale Ce mot vint a merveille, 
car, si peu mechante, elle devait bien 
connaitre des crises de doute, comme 
moi, sur la moralite de notre amour. 
Sans ce mot, elle eut pu me croire 
amoral, ćtant fort bourgeoise, malgre 



LE DIABLE AU CORPS 


149 


sa revolte contrę les excellents prejuges 
bourgeois. Mais au contraire puisque, 
pour la premiere fois, je* la mettais en 
gardę, c’etait une prcuve que jusqu’alors 
je considerais que nous n’avions rien 
fait de mai. 

Marthe regrettait cet espece de voyage 
de noces scabreux, Elle comprenait, 
maintenant, ce qu’il avait cTimpossible. 

— Du rrioins, dit-elle, permets-moi de 
ne pas y aller. 

Ce mot dc a morale » prononce a 
la legere m*instituait son directeur de 
conscience. J’eu usai comme ces des- 
potes qui se grisent d ł un pouvoir nou- 
veau. La puissance ne se montre que 
si Ton en use avec injustice. Je repondis 
donc que je ne voyais aucun crime k 
ce qu’elie n’allnt pas a Bourges. Je lui 
trouvai des molifs qui la persuaderent : 
fatigue du voyage, proche convales- 
cence de Jacques. Ces niotifs Finno- 
centaient, sinon aux y r eux de Jacques, 
du moins vis-a-vis de sa bellc-famille. 


150 

* 


ŁE DIABLE AU CORPS 


A force cTorienter Marlhe dans un 
sens qui me convenait, je la faęonnais 
peu a peu a mon image. C’e$t de quoi 
je m’accusais, et de detruiresciemmerit 
notre bonheur. Qu*elle me ressemblat, 
et que ce fut mon oeuvre, me ravissait 
et me faehait. J’y voyais une raisorx de 
notre entente. J’y discernais aussi la 

w ■m 

cause de desastres futurs. En effet je 

lui avais peu a peu communique mon 

■ 

ineertitude, qui le jour des decisions 
Tempecherait d’en prendre aucune. Je 
la sentais comme moi les mains molles, 
esperant que la mer epargnerait le 
chateau de sable, tandis que les autres 

m m 

enfants s*empressent de batir plus loin. 

II arrive que cette ressemblance mo¬ 
rale deborde sur le physique. Regard, 
demarche : plusieurs fois, des etrangers 
nous prirent pour frere et soeur. C’est 
qu’il existe en nous des germes de res¬ 
semblance que developpe Tamour. Un 

4 * 

geste, une inflexion de voix, lot ou tard, 
trahissent les amanta les plus prudents. 


LE DIABLE AU COHTS 


151 


II faut admettre que si le coeur a ses 
raisons que la raison ne connait pas, 
cVst que celle-ci est moins raisonnable 
que notre cocur. Sans doute, sommes- 
nous tous des Narcisse, aimant et detes- 
tant leur image, mais a qui toute autre 

est indifferente. C’est cet instinct de 

# * . 

ressemblance qui nous m&ne dans la 
vie, nous criant « halte ! » devant un 
paysage, une fcmme, un poeme. Nous 
pouvons en admirer d’autres, sans res- 

Hk » 

sentir ce choc. L’instinct de rcssem- 

« ■> 

blance est la seule ligne de conduite 

■° ■ * 

. qui ne soit pas artificielle. Mais dans la 
societe, seuls les esprits grossiers sem- 
bleront ne point pecher contrę la mo¬ 
rale, poursuivant toujours le meme 
type. Ainsi certains hommes s’achar- 
nent sur les « blondes », ignorant que 
souvent les ressemblances les plus 
profondes sont les plus secretes* 


Marthe depuis quclque$ jours sem- 
blait dislraite, sans tristesse. Distraite, 
avec tristesse, j’aurais pu m’expliquer 
sa preoccupation par Tapproche du 
ąuinze juiłlet, dale a laquelle ii lui fau- 
drait rejoindre la familie de Jacques, et 
Jacques en eonvalescence, sur une plagę 
dc la Manche, A son tour, Marthe se 
taisait, sursautant au bruit de ma voix. 
3 Ile supportait 1’insupportable : vi- 
sites de familie, avanies, sous-entendus 
aigres de sa mere, bonhommes de son 
pere, qui lui supposait un amant, sans 
y croire. 

Pourquoi supportait-elle tout ? Etait- 


LE DIABLE AU CORPS 




■ 

ce la sui.te de mes Icęons lui reprochant 
d ł attacher trop d’importance auxchoses, 
de s’afrecter des moindres. Elle parais- 
sait plus heureuse, mais d’un bonheur 
singulier, dont elle ressentait de la 
gene, et qui m’etait desagreable, puisąue 
je ne le partageais pas. Moi qui trouvais 
enfantin que Marthe decouvrit dans 
mon mutisme une preuve d’indifTerence, 
a mon tour je Taccusais de ne plus 
m*aimer, parce qu ł elle se taisait. 

Marthe n’osait pas m’apprendrequ’ elle 
etait enceinte. 



J^eusse vou u paraitre heureux de 
cette nouvelle. Mais d’abord elle me 
stupefia. N’ayant jamais pense que je 
pouvais devenir responsable de quoi 
que ce fflt, je 1’etais du pire. J*enra- 
geais aussi de n'etre pas assez homme 
pour trouver la chose simple. Marthe 
n*avait parie que contrainte. Elle trem- 
blait que cet instant qui devait nous 
rapprocher nous separat. Je mimai si bien 
rallegresse que ses craintes se dissipe- 
rent. Elle gardait les traces profondes de 
la morale bourgeoise, et cet enfant signi- 
fiait pour elle que Dieu recompensait no- 
tre amour, qu’il ne punissait aucun crime. 






LE DIABLE AU COBPS {55 

m 

Alors que Marthe trouvait mainte- 
nant dans sa grosscsse une raison pour 
que je ne la quittasse jamais, cette 
grossesse me consterna. A notre age, 
il me semblait impossible, injuste, que 
nous eussions un enfnnt qui entrave- 
rait notre jeunesse. Pour la premiere 
fois, je me rendais a des craintes d’ordre 
materiel : nous serions abandonnes de 
nos familles. 

Aimant deja cet enfant, c’est par 
amour que je le repoussais. Je ne me 
vou!ais pas responsable de son exis- 
tence dramatique. J’eusse ćtemoi-mśroe 
incapable de la vivre. 

L J instinct est notre guide; un guide 
qui nous conduit 4 notre perte. Hier, 
Martbe redouLait que sa grossesse nous 
eloignat Fun de Fautre. Aujourd’hui, 
qu*elle ne m*avait jamais tant aime, 
elle croyait que mon amour grandissait 
comme le sień. Moi, hier, repoussant 
cet enfant, je commenęai aujourd ł hui 
4 1’aimer et j’ótais de Famour a Marthe, 


LE DIABLE AD CORPS 


156 

de mSme gu*nu debut de notre liaieon 
mon coeur lui donnait ce qu’il relirait 
aux autres. 

Maintenant, posant ma bouche sur 
le ventre de Marthe, ce n’etait plus 
elle que j’embrassais, c’etait mon en- 
fant. Helas! Marthe n’etait plus ma 
maitresse, mais une mśre. 

Je n’a-gissais plus jamais eomme si 
nous etions seuls. II y avait toujours 
un temoin pres dc nous, a qui nous de- 
vions rendre compte de nos actes. Je 
pardonnais mai ce brusque changement 
dont je rendais Marthe seule responsable, 
et pourtant je scntais que e lui aurais 
moins encore pardonne si elle m’avait 
menti. A certaines secondes je croyais 
que Marthe mentait pour faire durer 
un peu plus notre arnour, mais que son 
fils n’etait pas le mień. 

Comme un malade qui recherche le 
calme, je ne savais de qucl cole me 
tourner. Je scntais ne plus aimer la 
mćme Marthe et que mon fils ne serait 



LE DIABLE AU CORPS 


157 


heureux qu’a la condition de se croire 
edui de Jacques. Certes ce subtcrfuge 
me conslernait. II faudrait renoncer a 
Marlhe. D’autre part, j ł avais bcati me 
trouver un homme, le fait uctuel etait 
trop grave pour que je me rengorgeasse 
jusqu’a croire possible une aussi folie 
(je pensais : une aussi sagę) existence. 


Car enfin Jacques reviendrait.- Aprcs 

m 

cctte periode extraordinaire il retrou- 
verait, comme tant d’autres soldats 
trompćs a cause des circonstances 
exeeptionnelles, une epouse triste, do- 
cile, dont rierine decelerait Tinconduite. 
Mais cet enfant ne pouvait s’expliquer 
pour son mari que si elle supportait 
son contact aux vacances. Ma lachete 
1’en supplia. 

De toutes nos se&nes, ee*Ile-ci ne fut 
ni la moins etrange ni la moins peniblc. 
Je m’etonnai du reste de rencontrer si 

fi #- 

peu de lutte. J’en eus rexp!icalion 
plus tard. Marthe n’osait m’avouęr 


LE DIABLE AU CORPS 


153 

une victoire de . Jaeques a sa derniere 
permission et coinptait, feignant de 
nFobeir, se refuser au contraire a lui, 
a Granville, sous pretexte des malaises 
de son etat. Tout cet echafaudage se 
compliąuait de dates dont la fausse 
comcidenee, lors de Faccouchement, ne 
laisserait de doutes a personne. « Bah ! 
me disais-je, nous avons du temps de* 
vant nous. Les parents de Marthe re* 
douleront le scandale. 11$ Femmene- 
ront a la campagne et retarderont la 
nouvelle. » 


La datę du depart de Marthe ap- 
prochait. Je ne pouvais que beneficier 
de cette absence. Ce serait un essai. 
J’esperais me guerir de Mart ha. Si je 
n y parvenais pas, si mon amour etait 
trop vert pour se detacher de lui-meme, 
je sayais bien que je retrouverais Marthe 
aussi Gdele. 

Ellc partit le douze juillet, a sept 


LE DIABLE AD COnPS 


ISO 

heures du matin. Je restai a J... Ia 
nuit precedente, En y aliant, je me 
promettais de ne pas fermer Toeil de 
la nuit. Je ferais une telle provi- 
sion de caresses, que je n’aurais plus 
besoin de Marthe pour le reste de mes 
jours. 

Un quart d’heure apres m’etre couche, 
je m’endorniis. 

En generał, la presence de Marthe 
troublait mon sommeil. Pour la pre¬ 
mierę fois, a cote d’elle, je dormis aussi 
bien que si j’eusse ete seuL 

A mon rćveil, elle ćtait deja debout. 
Elle n’avait pas ose mc reveiller. II ne 
me restait plus qu*une demi-heure 
avant le train. J’enrageais d*avoir 
laisse perdre par le sommeil les dernieres 
heures que nous avions a passer en¬ 
semble. Elle pleurait aussi de purtir. 
Pourtant j’eusse voulu employer les 
dernieres zninutes a autre cliose qu’a 
berire nos larmes. 

Marthe me laissait sa elef, me deman- 


* 




LE DIABLE AU CORPS I6i 

dant de venir, de Denser a nous, et de 
lui ecrire sur sa table. 

Je m’etais jurę de ne pas Faccompa- 
gner jusqu ł a Paris. Mais je ne pouvais 
vaincre mon desir de ses levres et, 
corame je souhaitais lachement Fajmer 
nioins, je mettais ce desir sur ie compte 
du depart, de cette « derniere fois » si faus- 
se, puisąue je sentais bien qu’il n’y aurait 
de derniere fois sans qu’elle le vou!ut. 
A la gare Montparnasse, oti elle de- 

u, 

v ait rejoindre ses beaux-parents, je 
Fembrassai sans retenue. Je cherchais 
encore mon excuse dans le fait que, 
sa belle-familie surgissant, il se pro- 
duirait enfin un dramę decisif. 

Hevenu a F..., accoutume a n’y 
v ivre qu ł en attendant de me rendre 
chez Marthe, je tachai de me distraire, 
Je bechai le jardin, j’essayai de lirę, 
jouai a cache-caclie avec mes sceurs, 
Ce qui ne m’etait pas arrive depuis 

m 

Cl nq ans. Le soir, pour ne pas eveiller 


u 



LE DUBLE AU CORPS 


m 

de soupęons, il fallut que faliasse me 
promener. D’habitude, jusqu*a la Marne, 
la route m*etait legere. Ce soir-la, je me 
trainai, les cailIoux me tordant le picd * 
et precipitant mes battements de cceur. 
Htendu dans la barque, je souhaitai la 
mort, pour la premiere fois. Mais aussi 
incapable de mourir que de vivre, je 
comptais sur un assassin charitable. Je 

regrettais qu s on ne put mourir d’ennui, 

* 

ni de peine. Peu a peu ma tete se vidait, 
avec un bruit de baignoire. Une der- 
niSre suocion, plus longue, la t£te est 
vide. Je m’endormis. 

Le froid d’une aube de juillet me 
reveiila. Je rentrai, transi, chez nous. 
La maison etait grandę ouverte. Dans 
Fantichambrę mon pere me reęut avec 
durete. Ma mfere avait ete un peu ma- 
ladę : on avait envoye la femme de 
chambre me reveiller pour que j’allasse 
cbercher le docteur. Mon absenee etait 
donc officielle. 

le a up por tai la sc£ne en admirant 



LK DIABLE AU CO UPS 


463 

la dćlicatesse instinctive du bon juge 
qui, entre mille actions d’aspect bla- 
mable, choisit la seule innocenle pour 
permettre au crimincl de se justifier. 
Je ne me justiliai d ł ailleurs pas, c’etait 
trop difticile. Je laissai'croire a mon 
pere que je rentrais de J... et lorsqu’il 
m’interdit de sortir apres le diner, jc 
le remerciai a part moi d’etre encore 
mon complioe et de me fournir une ex- 
cuse pour ne plus trainer seul dehors. 

J’attendais le facteur. Cetait ma 
vie* J’etais incapablc du moindre effort 
pour oublier. 

Marthe m*avait donnę un coupe- 
papier, exigeant que je ne m’en ser- 
visse que pour ouvrir ses lettres. Pou- 
vais-je m’en servir ? J’avais trop de 
Łatę. Je dechirais les enveloppes. 
Chaque fois, honteux, je me promet- 
tais de garder la lettre un quart d*heure, 
intacte. J*esperais, par cette methode, 
pouvoir & la longue reprendre de l*em- 


164 


LE DIABLE AU COHPS 


pire sur moi-meme, garder lcs lettres 
iermćes dans ma poche. Je remettais 
toujours ce regime au lendemain. 

Un jour, impatiente par ma faiblesse, 
et dans un móuvement de ragę, je de- 
chirai une lettre sans la lirę. Des que 
les morceaux de papier eurent jonche 
le jardin, je me precipitai, a ąuatre 
pattes. La lettre eontenait une pho- 
tographie de Marthe. Moi si supersti- 
tieux et qui interpretais les faits les 
plus minces dans un sens tragique, 
j*avais decliire ce visage. J’y vis un 
avertissement du ciel. Mes transes ne 
se ealmerent qu’apres avoir passe 
quatre heures a recoller la lettre et le 
portrait. Jamais je n 5 avais fourni un 
tel effort. La crainte qu’il arrivat 
malheur a Marthe me soutint pendant 
ce travail absurde qui me brouillait 
les yeux et les nerfs. 

Un specialiste avait recommande les 
bains de mer a Marthe. Taut en m ł ac- 



LE DUBLE AU CORPS 


165 


cusant de mechancete, je les lui de- 
fendis, ne voulant pas que d’autres que 
moi pussent voir son corps. 

Du reste, puisque de toute maniere 
Marthe devait passer un mois a Gran- 
ville, je me felicitais de la presence de 
Jacąues. Je me rappelais sa photo- 
graphie en blanc que Marthe m’avait. 
montree le our des meubles. Rien ne 
me faisait plus peur que les jeunes 
hommes, sur la plagę. D’avanee je les 
jugeais plus beaux, plus forts, plus 
elegants que moi. 

Son mari la protegerait contrę eux. 

A certaines minutes de tendresse, 

■■ 

comme un ivrogne qui embrasse tout 
le monde, je reyassaisd^crire a Jacques, 
de lui avouer que j’etais Tamant de 
Marthe, et, m^autorisant de ce titre, de 
la lui recommander. Parfois j’enviais 
Marthe, adoree par Jacques et par moi. 
Ne devions-nous pas chercher ensemble 
a faire son bonheur ? Dans ces crises 
ie me sentais amant complaisant. 



LK DUUŁK AU COHPS 


166 

J’eusse voulu connaitre Jacques, lui 
expliquer les choses, et pourquoi nous 
ne devions pas Stre jaloux l ł un de 
1’autre. Puis iout a coup la halne rcdres- 
sait ceł.te pente doucc. 



Dans chacjue lettre Marthe me de- 
mandait d’aller chez elle* Son insistance 
me rappelait celle d’une de mes tantes 
fort devote, me reprocliant de ne jamais 
aller sur la tombe de ma grand’mere. 
Je n’ai pas Pinstinct du pfelerinage. Ces 
devoirs ennuyeux localisent la mort, 
i amour. 

Ne peut-on penser a une morte, ou 
a sa maitresse absente, ailleurs qu’en un 
cimetiere, ou dans certaine chambre. 
Je n'essayais pas de l’expliquer a Marthe 
et Iui racontais que je me rendais chez 
el!e; de menie, a nia tante, que j’etais 
alle au cimetiere* Pourtant je devai$ 


468 


LE DIABLE AU CORPS 


aller chez Marthe; mais da^is de sin- 
gulieres circonstances. 

Je rencontrai un jour sur le reseau 
cette jeune filie suedoise a laquelle ses 
correspondants defendaient de revoir 
Marthe* Mon isolement me fit prendre 
gofit aux enfahtillages de cette petite 
personne. Je lui proposai de venir gou- 
ter a J..., en cachette, le lendemain. Je 
lui cachai 1’absence de Marthe, pour 
qu’elle ne s’effarouchat pas, et ajoutai 
rneme combi en elle serait heureuse de 
la ręvoir. J’affirme que j e ne savais a u 
juste ce que je comptais faire. J’agissais 
comme ces enfants qui, liant connais- 
sance, cherchent a s*etonner entre eux. 
Je ne resistais pas a voir surprise ou 
colere sur la figurę d’ange de Svea, 
quand je serais tenu de lui apprendre 
rabsence de Marthe. 

Oui, c’etait sans doute ce plaisir 
pueril d’etonner, parce que je ne trou- 
vais rien a lui dire de surprenant, tandis 
qu’el e beneficiait d’une sorte dVxo- 


LE DIABLE AU CORPS 


m 


tisme et me surprenait a chaque phrase. 
Rieu de plus delicieux que cette sou- 
daine intimite entre persormes qui se 
comprennent mai. Elle portait au cou 
une petite croix d’or, emaillee de bleu, 
qui pendait sur une robę assez Iaide 

X- 

que je reinventais a mon godt. Une 
veritable poupee vivante. Je sentais 

ł ■- B ■ 

croitre mon desir de renouve!er ce 
tete a tete ailleurs qu’en un wagon. 
Ce qui gatait un peu son air de eou- 

ventine, c’etait Fallure d’une eleve de 

- \ 

Fecole Pigier, ou d j ailleurs elle etudiait 
une heure par jour, sans grand profit, 
le franęais et la machinę a ecrire. Elle 
me montra ses devoirs dactylographies. 
Chaque lettre etait une faute, corrigee 
en marge par le professeur. Elle sortit 

d’un sac a main affreux, evidemment 

■ * * * \ 

son oeuvre, un etui a cigarettes orne 

d’une couronne comtale. Elle m’of- 

frit une cigarette. Elle ne fumait pas, 
mais portait toujours cet etui, parce 

que ses amies fumaient. Elle me par- 


170 


LE DIABLE AU COHPS 


lait de coutumes suedoises que je fei- 
gnais de connaitre: nuit de la Saint- 
Jean, confitures d<? myrtilles. Ensuite 
eJ e tira de son sac une photographie 
de sa sceur jumelle, envoyee de Suede 
la veille : a cheval, toute nue, avec sur 
la tete un chapeau haut de formę de 
leur grand-pere. Je devins eearlate. Sa 
soeur lui ressemblait tellement que je 
la soupęonnais de rirę de moi, et de 
montrer sa propre image. Je me mor- 
dais les levres, pour calmer leur envie 
d’embrasser cette espi&gle naive. Je 
dus avoir une expression bien bestiale 
car je la vis peureuse, cherchant des 
yeux le signal d’alarme. 

elendemain elle arriva chez Marthe a 
quatreheures. Je lui dis que Marthe etait 
a Parłs mais rentrerait vitc. J’ajoutai : 
Elle m’a defendu de vous laisser partir 
avant son retour. Je comptais ne luj 
avouer mon stratageme que trop tard. 
łlcureusement elle etait gourinande. 


LX DIABLE AU CORPS 


171 


Ma gourmandise h moi prenait une 
lonne inedite. Je n’avais aucune faim 
pour la tarte, la glace a la framboise, 
mais soubaitais ćtre tarte et glace 
dont elle approchat sa bouche. Jo fai- 
sais avee la mienne des grimaces invo* 
lontaires. 

Ce n*est pas par vice que je convoitais 
Svea, mais par gourmandise. Ses joues 
n^eussent suffi, a delaut de ses l£vres. 

Je parła i s en prononęant chaque 
syllabe pour qu’elle comprit bicn. 
Excite par cette amusante dinette, je 
m’enervais, moi toujours silencieux, de 
ne pouvoir parier vite. J’eprouvais un 
besoin de bavardage, de confidences 
enfantines. J’approchais mon oreille de 
sa bouche. Je buvais ses petites paroles. 

Je Tavais contraintc a prendre une 
liaueur. Apres, j ł eus pitie ci’elle comme 

d*un oiseau qu’on grise. 

J’esperais que sa griserie servirait 

mes desseins, car peu nJimporiait 
qu’clle me donnat ses levres de bon cceur 



m 


LE DIABLE AU CORPS 


ou non. Je pensai a Tinconvenance de 

* . 

cette seene chez Marthe, mais, me 
repetai-je, en somme je ne retire rien 
a notre amour. Je desirais Svea comme 
un fruit, ce dont une maitresse ne peut 
etre jalouse. 

Je tenais sa main dans mes mains 
qui m^apparurerit pataudes. J’aurais 
voulu la deshabiller, la bercer. Elle 

s’etendit sur le divan. Je me levai, me 

* * * 

penchai a 1’endroit ou commenęaient 
ses cheveux, duvet encore. Je ne con- 
cluais pas de son silence que mes baisers 
lui fissent plaisir ; mais incapable de 
s^ndigner, elle ne trouvait aucune 
faęon polic de me repousser en franęais. 
Je mordillais ses joues, m’attendant a 
ce qu’un jus sucre jaillisse, comme des 

peches. 

Enfin j*embrassai sa bouche, Elle 
subissait mes caresses, patiente vic- 
time, fermant cette bouche et les yeux. 
Son seul geste de relus consistait a 
remuer faiblement la tete de droite 


LE DIABLE AU C0HP9 


173 


a gauche, et de gauche a droite. Je ne 
me meprenais pas, mais ma bouche y 
trouvait Tillusion d’une reponse. Je 
restais aupres d’elle comme je n’avais 
jamais ete aupres de Marthe. Cette 
resistance qui n’en etait pas une flat- 
tait mon audace et ma paresse. J 5 etais 
assez naif pour croire qu’il en irait de 
menie ensuite et que je beneficierais 
d’un viol facile. 

Je n’avais jamais deshabille de 
femmes ; j ł avais plutót ete deshabille 
par elles. Aussi je m’y pris maladroite- 
ment, commenęant par óter ses sou- 
liers et ses bas. Je baisais ses pieds et 
ses jambes. Mais quand je voulus de- 
grafer son corsage, Svea se debattit 
comme un petit diable qui ne veut pas 
aller se coucher et qu’on devet de force. 

Elle me rouait de coups de pied. J’at- 
trapais ses pieds au vol, je les empri- 
sonnais, les baisais. Enfin la satiete 
arriva, comme la gourmandise s’arrete 
apres vrop de creme et de friandises. 



174 LE DIABLE AU COftPS 

II faJIut bien que je lui apprisse ma 
supercherie, et que Marthe etoit en 
voyage. Je lui fis promettre, si elle 
rcncontrait Marthe, de ne jamais lui 

m 

raconter notre entrcvue. Je ne lui 
avouai pas que j’etais son arnant, mais 
le lui laissai entendre. Le plaisir du 
mystere lui fifc repondre « a demain » 
quand, rassasie d’elle, je lui demandai 
par poli-tesse si nous nous reverrion? un 
jour. 

Je ne retournai pas chez Marthe. Et 
peut-etre Svea ne vint-elle pas son ner 
a la porte clo&e. Je sentais combien 
blarnable pour la morale courante etait 
ma conduite. Car sans doute sont-ce 
les circonstanees qui m’avaient fait 
paraitre Svea si precieuse. Ailleurs que 
dans la chambre de Marthe, Teusse-je 
desiree ? 

Mais je n’avais pas de remords. 
Et ce n’est pas en pensant a Marthe 


LK DIABLF. A0 GORPS 


175 


X * 

que je dćlaissai la petite Suedoise, mais 
parce que j’avais tire d*elle tout le 
sucre. 

Quelques jours apres, je reęus une 
lettre de Marthe. Elle en contenait une 
de son proprietaire, ui disant que sa 
maison n'etait pas une maison de rendez- 
vous, quel usagc je faisais de la clef 
de son appartement, o u j’avais emmene 
une femme. J’ai une preuve de ta trai- 
trise, ajoutait Marthe. Elle ne me re- 
verrait jamais, Sans doute souffrirait- 
ellc, mais elle preierait souflrir qu ł etre 
dupę. 

Je savais ces menaces anodines, et 
qu*il suffirait d’un mensonge, ou merne 
a u besoin de la verite, pour les aneantrr. 
Mais ii me vexait que dans une lettre de 
rupture, Marthe nc me parlat pas de sui- 
oide. Je Taccusai de froideur. Je trouvai 
sa lettre indigne d’une explioation. Car 
moi, dans une situation anałogue, sans 
penser au suicide, j’aurais cru, par eon- 



m 


LE DUBLE A.U CORPS 


venance, en devoir menacer Marthe. 

■h 

Tracę indelebile de Fage et du college: 
je croyais certains mensonges comman* 
des par le codę passionnel. 

Une besogne neuve, dans mon ap- 
prentissage de Famour, se presentait : 
nTinnocenter vis-a-vis de Marthe, et 
Faccuser d’avoir moins de confiance 
en moi qu’en son proprietaire. Je lui 
expliquai conibien habile etait cette 
manceuvre de la coterie Marin. En eflet, 
Svea etait venue la voir un jour ou 
j ? ecrivais chez elle, et si j’avais ouvert 
c’est parce que, ayant aperęu la jeune 
filie par la fenetre, et sachant qu’on 
Feloignait de Marthe, je ne voulais pas 
lui laisser croire que Marthe lui tenait 
rigueur de cette penible separation. 
Sans doute, venait-elle en cachette et 
au prix de difficultes sans nombre. 

A insi pouvais-je annoncer a Marthe 
que le coeur de Svea lui demeurait in- 
tact. Et je terminais en exprimant le 
reconfort d’avoir pu parler de Marthe, 



LE DIABLE AU C0HP9 


477 

chez elle, avec sa plus intime com- 
pagus. 

■ 

Cette alerte me lit maudire Farnour 
qui nous force a rendre compte de nos 
actes, alors que j’eusse tant aime n’en 
jainais rendre compte, a moi pas plus 
qu’aux autres. 

II faut pourtant, me disais-je, que 
Famour offre de grands avantages 
pui$que tous les hommes remettent 
leur liberte entre ses mains. Je souhai- 
tais d’etre vite assez fort pour me passer 
d’amour et, ainsi, n’avoir a sacrifier 
aucun de mes desirs. J’ignorais que 
servitude pour servitude, il vaut encore 
mieux etre asservi par son cceur que 
l’esclave de ses sens. 

Comme Fabeille butine et enrichit la 
la ruche, — de tous ses desirs qui le pren- 

m 

nent dans la rue, un amoureux enrichit 
fcon amour. II en fait beneficier sa mai- 
tresse. Je n’avais pas encore decouvert 



178 


LE DIABLE AU CORPS 


cette discipline qui donnę aux natures 
infideles, la fidelite. Qu ł un homme con- 
voite une filie et reporte cette chale u r 
sur la femme qu’il aime, son desir plus 

A 

vif parce qu’insatisfait aissera croire 
a cette femme qu’elle n ł a jamais ete 
raieux aimee* On la trompe, mais la 
morale, selon les gens, est sauve. A de 
tels calculs, commence e libertinage. 
Qu’on ne condamne donc pas trop vite 
certains hommes capables de tromper 
leur maitresse au plus tort de leur 
amour ; qu’on ne les accuse pas d*etre 
frivoles. Ils repugnent a ce subterfuge 
et ne songent menie pas a confondre 
leur bonheur et leurs plaisirs. 

Marthe attendait que je me dis- 
culpasse. Elle me supplia de lui par- 
donner ses reproches. Je le fis, non sans 
faęons. Elle ecrivit au proprietaire, le 
priant ironiquement d’admettre qu’en 
son absence j’ouvrisseaune de ses amies. 



Quand Marthe revint aux derniers 
jours d’aout, elle n’habita pas J..., mais 
la maison de ses parents, qui prolon- 
geaient leur villegiature. Ce nouveau de- 
cor ou Marthe avait toujours vecu me 
servit d’aphrodisiaque. La fatigue sen- 
suelle, le desir secret du sommeil soli- 
taire, disparurent. Je ne passai aucune 
nuit chez mes parents. Je flambais, je 
me hatais, comme Jes gens qui doivent 
mourir jeunes et qui mettent les bou- 
chees doubles. Je voulais profiter de 
Marthe avant que 1’abimat sa mater- 
nite. 

Cette chambre de jeune filie, oh elle 



LE DUBLE AU CORPS 


480 

avait refuse la presence de Jacques, 
etait notre chambre. Au-dessus de son 
lit etroit, j'aimais que mes yeux la 
rencontrassent en premiere commu- 
niante. Je Pobligeais a regarder fixe- 
ment une autre image d^elle, bebe, pour 
que notre enfant lui ressemblat. Je 
rodais, ravi ? dans cette maison qui 
ravait vu naitre et s’epanouir. Dans 
une chambre de debarras, je touchais 
son berceau, dont je voulais qu’il servit 
encore, et je lui faisais sortir ses bras- 
sieres, ses petites culottes, reliques des 
Grangier. 

Je ne regrettais pas Tappartement 
de J..., ou les meubles n ł avaient pas 
le charme du plus laid mobilier des 
familles. Ils ne pouvaient rien m’ap- 
prendre. Au contraire, ici, me parlaient, 
de Marthe tous ces meubles auxquel3, 
petite, elle avait du se cogner la tete. 
Et puis nous vivions seuls. sans con- 
seiller municipal, sans proprietaire, 
Nous ne nous genions pas plus que des 


LE DUBLE AU C0RP9 


181 


saurages, nous promenant prcsque nus 
dans le jardin, veritable ile deserte; 
Nous nous couchions sur la pelouse, 
nous goutions sous une tonnelle d’aris- 
toloche, de chevrefeuil e, devigne vierge. 
Bouche a bouche, nous nous disputions 
les prune3 que je ramassais, toutes 
blessees, tiedes de soleil. Mon pere 
n’avait jamais pu obtenir que je m’oc- 
cupasse de mon jardin, comme mes 
freres, mais je soignais celui de Marthe. 
Je ratissais, j’arrachais les mauvaiseś 
herbcs. Au soir d’une journee chaude* 
je ressentais le meine orgueil d’hommc, 
si enivrant, a etancher la soif de la 
terre, des fleurs suppliantes, qu’a sa- 
tisfaire le desir d’une femme, J’avais 
toujours trouve la bonte un peu niaise : 
je comprenais toute sa force. Les fleurs 
s^panouissant grace a mes soins, les 
poules dormant a Tombre aprćs que je 
łeur avais jete des graines: que de 
bonte ? — Que d'egoisme ! Des fleurs 
mortes, des poules maigces eussent mis 


m 


LE DIABLE AU COHPS 


de la tristesse dans notre ile d ł amour. Eau 
et graines venant de moi s’adressaient 
plus a moi qu’aux fleurs et qu’auxpoules. 

Dans ee renouveau du cceur, j’ou- 
bliais ou je meprisais mes recentes 
decouvertes. Je prenais le libertmage 
provcque par le contact avec cette 
maison de familie, pour la fin du liber- 
tinage* Aussi, cette dernifere semaine 
d ł aout et ce mois de septembre furent- 
ils ma seule epoque de vrai bonheur. 
Je ne trichais, ni ne me blessais, ni ne 
blessais Marthe. Je ne voyais plus 
d’obstacles. J’envisageais a seize ans im 
genre de vie qu’on souhaite a l’age mfir. 
Nous vivrions, a la campagne ; nous y 
resterions eternellement jeunes, 

■ * 

w w 

Ą 

Etendu contrę elle sur la pelouse, 
caressant sa figurę avec un brin d’herbe, 
j’expliquais lentement, posement, a 
Marthe, quelle serait notre vie. Marthe, 
depuis son retour, cherchait un appar- 



LE DIABLE AU COHPS 183 

tement pour nous a Paris. Ses yeux se 
mouillerent, quand je lui declarai que 
je desirais vivre a la campagne : « Je 
n’aurais jamais ose te Foffrir, me dit- 
elle. Je croyais que tu t’ennuierais, 
seul avec moi, que tu avais besoin de la 
ville. » « Comme tu me connais mai », 
repondais-je. J’aurais voulu habiter 
pres de Mandres, oń nous etions alles 
nous promener un jour, et o u on cultiye 
les roses. Depuis, quand par liasard, 
ayant dine a Paris avec Marthe, nous 
reprenions le dernier train, j’avais res- 
pire ces roses. Dans la cour de la gare, 
les manoeuvres dechargent d’immenses 
caisses qui embaument. J’avais, toute 
mon enfance, entendu parler de ce mys- 
terieux train des roses qui passe a une 
beure ou les enfants dorment. 

Marthe disait : « Les roses n’ont 
qu’une saison. Apres, ne crains-tu pas 
de trouver Mandres laide ? N’est-]1 pas 
sagę de choisir un lieu moins beau, mai 3 
d*un charme plus egal ? a 



m 


LB DUBLE AC CORPS 


Je me rcconnaissais bicn la, L’eńvie 
dc jouir pendant deux mois des roscs 
me faisait oublier les dix autres rcois, 
et le fait de choisir Mandres m*appor- 
talt encore une preuve de la naturę 
ephemere de notre amour. 

Souvent ne dinant pas a F.;. sous 
pretexte de promenades ou d’invita- 
tions, je restais avec Marthe. 

Une apres-midi jetrouvai aupresd’elle 
un jeune homme en uniformę d’aviateur, 
C’ćtait son cousin. Marthe, que. je ne 
tutoyais pas* se leva et vint m’em- 
brasser dans le cou. Son cousin sourit 
de ma gene. « Devant Paul, rien a 
craindre, mon cheri, dit-elle. Je lui ai 
tout raconte^ » J*etais gene mais en* 
chante que Marthe eftt avoue a son 
cousin qu’elle m’aimait. Ce garęon, 
charmant et superficiel, et qui ne son- 
geait qu’a ce que son uniforme ne fdt 
pas rćglcrnentaire, parut ravi de cet 
amour. II y voyait une bonne fabce 



LK DUBLE AD GOHPS 185 

faite a Jacąues qu’il meprisait pour 
n’etre ni aviateur, ni habitue des bars, 
Paul evoquait toutes les parties 
d’enfance dont ce jardin avait ete le 
theatre. Je ąuestionnais, avide de cette 
conversation qui me montrait Marthe 
sous un jour inattendu. En nieme temps 
je ressentais de la tristesse. Car j’etais 
trop pres de 1’enfance pour en oublier 
les jeux inconnus des parents; soit que 
les grandes personnes ne gardent aucune 
memoire de ces jeux, soit qu’elles les 
envisagent comme un mai ineriluble. 
J’etais jaloux du passe de Marthe, 
Comme nous racontions a Paul, en 
riant, la haine du proprietaire, et le 
raout des Marin, il nous proposa, mis 
en verve, sa garęonniere de Paris. 

Je remarquai que Marthe n*osa pas 
lui avouer que nous avions projet de 
vivre ensemble. On sentait qu’il encou- 
rageait notre amour, en tant que diver- 
tissement, mais qu’il hurlerait avec les 
lóups le jour d’un scaudale. 



186 


LK DIABLE AD CORPS 


Martheselevait detablc et servait. Les 
doiuestiąues avaient suivi Mme Gran- 
gier a la campagne, car, toujours par 
prudence, Marthe pretendait n’aimer 
vivre que comme Robinson. Ses pa- 
rents, croyant leur filie romanesąue 
et que les romanesques sont pareils aux 
fous qu’il ne faut pas contredire, la 
laissaient seule. 

Nous restames Iongtemps a table, 

Paul montait les meilleures bouteilles. 

« 

Nous etions gais, d’une gaite que nous 
regretterions sans doute, car Paul agis- 
sait en confident d’un adultere quel- 
conque. II raillait Jacques. En me tai- 
sant, je risąuai de lui faire sentir son 
manque de tact ; je preferai me joindre 
au jeu plutót qu’humilier ce cousin 
facile. 

Lorsąue nous regardames Theure, 
le dernier train pour Paris etait passe. 
Marthe proposa un lit. Paul accepta. 
Je regardai Marthe d’un tel ceil, qu’elle 
ajouta : « Bień entendu, mon cheri, 


ŁE DIABLE AU CORPS 


187 


tu restes. » J’eus rillusion d ł etre chez 
moi, epoux de Marthe, et de recevoir 
un cousin de ma femmej lorsąue, sur le 
seuil de notre chambrc, Paul nous dit 
bonsoir, embrassant sa cousine sur les 
joues le plus naturellement du monde. 


A a fln de septembre, je sentis bien 
que quitter eette maison c’etait quitter 
le bonheu-r. Encore quclques mois de 
grace, et il nous faudrait choisir, vivre 
dans le mensonge ou dans a veiite, 
pas plus a Taise ici que la. Gammę il 

m 

importait que Marthe ne fut pas aban- 
donnee de ses parents, avant la nais- 
sance de notre enfant, j’osai eafin m’en- 
querir si elle avaitprevenu Mme Gran- 
gier de sa grossesse. Elle me dii que 
oui, ct qu’elle avait prevenu Jacques. 
J etis donc une occaslon de conslater 
ąu^lle me meutalt parfuis, car au mois 



LI DIABTI AU C0RP8 


tet 

de mai, apres Ie sśjour de Jacgucs, 
elle m’avait jurę qu’ił ne l’avait pas 
approchee* 


La nuit descendait de plus en plus 
tót ; et la fraicheur des soirs empe- 
chait nos promenades. II nous etait 

difficile de nous voir a J... Pour qu ł un 

■ 

scandale n’eclatat pas, il nous fallait 
prendre des precautions de voleurs, 
guetter dans la rue 1’absence des Marin 
et du proprietaire. 

La tristesse de ce mois d ł octobre, de 
ces soirees fratches, mais pas assez 
froides pour permettre du feu, nous con- 
seillait le lit d^s cinq heures, Chez mes 
parents, se coucher le jour signifiant : 
etre malade, ce lit de cinq heures me 





LR Dl A ULE AU CORPS 191 

oharmait, Je n ł imaginais pas que 
d ł autres y fussent. J’etais seul avec 
Marthe, couche, arrete, au milieu d’un 
monde actif. Marthe nue, j*osais a 
peine la regarder. Suis-je donc mons- 
trueux ? Je ressentais des remords 
du plus noble emploi de Thomme. 
D ł avoir abime la grace de Marthe, de 
voir son ventre saillir, je me consi- 

derais comme un vandale. Au debut 

* < 

de notre amour, quand je la mordais, 
ne me disait-elle pas : « Marque-moi ? » 
Ne T avais-je pas marquee de la pire 
faęon ? 

Maintenant Marthe ne m’etait pas 
seulement la plus aimee, ce qui ne veut 
pas dire la mieux aimee des maitresses, 
mais elle me tenait lieu de tout. Je ne 
pensais nieme pas a mes amis ; je les 
redoutais, au contraire, sachant qu*ils 
croient nous rendre service en nous dę¬ 
to urnant de notre route. Ileureusement, 
ils jugent nos maitressęs insupportables 
et indignes de nous. CTest notre seule 


LS DIABLE AU COBPS 


m 

sauvegarde. Lorsqu’il n’en va plus 
ainsi, ellcs risquent de devenir les 
leurs. 


Mon p&re commenęait a s’effrayer. 
Mais ayant toujours pris ma defense 
contrę sa sceur et ma mere, il ne voulait 
pas avoir Tair de se retracter, et c’est 
sans rien leur en dire qu ! il se ralliait a 
elles. Avec moi, il se declarait pręt a 
tout pour me separer de Marthe. 11 
previendrait ses parents, son mari... Le 
lendemain, il me laissait librę. 

Je devinais ses faiblesses. J ł en pro- 
fitais. J’osais repondre. Je 1’accablais 
dans le meme sens que ma mere et ma 
tante, lui reprochant de mettre trop 
tard en ceuvre son autorite. N’avait-il 
pas voulu que je connusse Marthe ? 


13 



194 


LE DUBLE AU COBPS 


II s’accablait a son tour. Une atmos- 
phere tragiąue circulait dans la maison. 
Quel exemple pour mes deux freres! 
Mon pere prevoyait deja ne rien pou- 
voir lear repondre un our, lorsqu’ils 
justifieraient leur indiscipline par la 
mienne. 

* 

Jusqu’alors il croyait a une amou- 
rette, mais, de ncuveau, ma mere sur- 
prit une correspondance. Elle lui porta 
triomphalement ces pieces de son 
proces, Marthe parlait de notre avenir 

n 

et de notre en fant ! 

Ma mere me considerait trop encore 
comme un bebe, pour me devoir rai- 
sonnablement un petit-fils ou une petite* 
filie. II lui apparaissait impossiblc d’etre 
grand’mere a son age. Au fond, c’etait 
pour elle la meilleure preuve que cet 
enfant n’etait pas le mień. 

L’honnetete peut rcjoindre les senti- 
ments les plus vils. Ma mere, avec sa 
profonde honnetete, ne pouvait ad- 
mettre qu’une femme trompat son mari. 

K 4) 


LE DIABLE AD CORPS 


i 95 


Cet acte lui representait un teł dever- 
gondage qu’il ne pouvait s’agir d’amour. 
Que je fusse 1’amant de Marthe signi- 
fiait pour ma mere qu*elle en avait 
d’autres. Mon pere savait combien faux 
peut etre un tel raisonnement, mais 
1’utilisait pour jeter le trouble dans 
mon ame, et diminuer Marthe. II me 
laissa entendre que j’etais le seul a 
ne pas « savoir ». Je repliquai qu’on la 
calomniait de la sorte a cause de son 
amour pour moi. Mon pere, qui ne vou- 
lait pas que je beneficiasse de ces bruits, 
me certifia qu , ils precedaient notre 

liaison, et meme son mariage. 

- 

# 

* *- 

.■ ■ * 

Apres avoir conserve a notre maison 
une faęade digne, il perdait toute re- 
tenue, et, quand je n’etais pas rentre 
depuis plusieurs jours, envoyait la 
femme de cliambre chez Marthe, avec 
un mot a mon adresse, m s ordonnant 
de rentrer d’urgence; sinon il declare- 
rait ma fuite a la preiecture de police 


196 


LE DIABLE AU COnPS 


et poursuivrait Mmc L. pour detourne- 
ment de mineur. 

Marthe sauvegardait les apparences, 
prenait un air surpris, disait a la femme 
de chambre qu , elle me remettrait l*enve- 
loppe a ma premiere visite. Je rentrais 
un peu plus tard, maudissant mon age. 
II m’enipechait de m’appartenir. Mon 
pere n’ouvrait pas la bouche, ni ma 
mere. Je fouillais le Codę sans trouver les 
articles de loi concernant les mineurs. 
Avec une remarquable inconscience, je 
ne croyais pas que ma conduite me put 
mener en maison de correction. Enfin. 
apres avoir epuise vainement le Codę, 
j’en revins au Grand Larousse, ou je 
relus dix fois Tarticle: « mmeur », sans 

i 

decouvrir rien qui nous concernat. 

Le lendemain, mon pere me laissait 
librę encore. 

Pour ceux qui rechercheraient les mo- 
biles de son etrangc conduite. je les 
resume en trois lignes : il me laissait 
agpr a ma guise. Puis il en avait honte. 



LE DUBLE AU COflPS 


497 


II menaęait, plus furieux contrę lui 
que contrę moi. Ensuite, la honte de 
s 5 etre mis en eolere le poussait a lacher 
les brides. 

Mme Gran gier, elle, avait ete misę 
en eveil, a son retour de la campagne, 
par les insidieuses questions des yoisins. 
Feignant de croire que j’etais un frere 
de Jacques, ils lui apprenaient notre vie 
commune. Comme, d’autre part, Marthe 
ne pouyait se retenir de prononcer mon 
nom a propos de rien, de rapporter 
quelque chose que j’avais fait o u dit, 
sa mere ne resta pas longtemps dans 
le doute sur la personnalite du frere de 
Jacques. 

Elle pardonnait encore, eertaine que 
Fenfant, qu ł elle croyait de Jacques, 
mettrait un ternie a Tayenture. Elle ne 
raconta rien a M. Grangier, par crainte 
d ł un eclat. Mais elle mettait cette dis- 
cretion sur le compte d’une grandeur 
d’ame dont il importait d’avertir Marthe 


198 


LE DIABLE AU CORPS 


pour qu’elle lui en sut gre. Afm de prou- 
ver a sa filie qu’elle savait tout, elle la 
harcelait sans cesse, parlait par sous- 
entendus, ct si maladroitement que 
M. Grangier, seul avec sa femme, la 
priait de menager leur pauvre pelitc, 
innocente, a qui ces continuelles sup- 
positions finiraient par tourner la tete. 
A quoi Mme Grangier rćpondait quel- 
quefois par un simple sourire, de laęon 
a lui laisser entendre que leur filie avait 
avoue* 

Cette. attitude, et son attitude pre- 
cedente, lors a u premier sejour de 
Jacques, m ł incitent a croire que 
Mme Grangier, eut-elie desapprouve 
completement sa filie, pour Tunique 
satisiaction de donner tort a son mari 
. et a son gendre, lui aurait, devant eux, 

donnę raison. Au fond Mme Grangier 

* 

admirait Martbe de tromper son mari, 
ce qu’elle-ineme n^yait jamais ose 
faire, soit par scrupules, soit par manque 
d^ecasion. Sa filie la vengeait d ł avoir 


LE DIABLE AU CORPS 


139 


ćtó, croyait-elle, incomprise. Niaise- 
ment idealistę, elle se bornait a lui en 
vouloir d’aimer un garęon aussi jeune 
que moi, et rnoins apte que n’importe qui 
a comprendre la « delicatessc feminine ». 

•m 

Les Lacombe, que Martlie visitait 
de moins .en moins, ne pouvaient, habi- 
tant Paris, rien soupęonner. Simple- 
ment, Martlie, leur apparaissant tou- 
jours plus bizarre, leur deplaisait de 
plus en plus. Ils etaient inquiets de 
i ł avenir. Ils se demandaient ce que 
serait ce menage dans quelques annees. 
Toutes les meres, par principe, ne sou- 
haitent rien tantpour leurs flis que le ma- 
riage, mais desapprouvent la femmc qu > ils 
clioisissent. La mere de Jacques le plai- 
^nait donc d’avoir une telle femme. 

O 

Quant a Mile Lacombe, la principale rai- 
son de ses medisances venait de ce que 
Marthe detenait, seule, le secret d’une 
idylle poussee assez loin, l ł ete ou elle 
avait connu Jacques au bord de la 



200 


LE DIABLE AU COBPS 


mer. Cette soeur predisait le plus 
sombre avenir au menage, disant que 
Marthe tromperait Jacques si par ha- 
sard ce n’etait deja chose faite. 

L ł acharnement de son epouse et de 
sa filie foręaient parfois a sortir de 
table M. Lacombe, brave homme qui 

i 

aimait Marthe. Alors, mere et filie 
echangeaient un regard significatif. 
Celui de Mme Lacombe exprimait: <c Tu 
vois, ma petite, comment ces sortes 
de femmes savent ensorceler nos 
hommes. » Celui de Mile Lacombe : 
« C’est parce que je ne suis pas une 
Marthe que je ne trouve pas a me ma- 
rier. » En realite, la malheureuse, sous 
pretexte « qu’autretemps autres moeurs)) 
et que le mariage ne se concluait plus 
a Tancienne modę, faisait fuir les maris 
en ne se montrant pas assez rebelie. 
Ses espoirs de mariage duraient ce que 
dure une saison balneaire. Les jeunes 
gens promettaient de venir, sitót a 
Paris, demander la main de Mile La- 



LE DIABLE AU CORPS 


201 


combe. Ils ne donnaient plus signe de 
vie. Le principal grief de Mile La- 
combe, qui allait co i Ter Sainte-Cathc- 
rine, etait peut-etre que Marthe eut 
trouve si facilement un mari. Elle se 
consolait en se disant que seul un ni- 
gaud comme son frere avait pu se 
laisser prendre. 


I 



r 


ł 




* 


4 



Pourtant, quels que fussent les soup- 
ęons des familles, personne ne pensait 
que Fenfant de Martlie put ovoir un 
autre p6re que Jacques. J’en etais assez 
vexe. II fut nieme des jours ou j ł accu- 
sais Marthe d’etre lachę, pour n’avoir 
pas encore dit la verite. Enclin a voir 
partout une falblesse qui n’etait qu’a 
moi, je pensais, pui$que Mme Gran- 
gier glissait sur le commencement du 
dramę, qu’elle fermerait les yeux jus- 
qu*au bout. 

» # 

L’orage approchait. Mon pere mena- 
ęait d^eiiYoyer ccrtaines lettres a 


LE DIABLE AU CORPS 


203 


Mme Grangicr. Je souhaitais qu > il exe- 

cutat ses menaces. Puis je TĆflechissais. 

■ 

Mme Grangier cacherait les lettres a 
son mari. Du reste, Fun et Tautre 
avaient interet a ce qu ł un orage n ł 4clatat 
point. Et j’etoufTais. J’appelais cet 
orage, Ces lettres, c’est a Jacąues, di- 
rectement, qu’il fallait que mon pere 
les communiquat. 

Le j our de colere o& il me dit que 
c’etait cliose faite, ie lui eusse saute 

* V 

au cou. Enfin ! Enfin ! il me rendait 
le seryice d^pprendre a Jacques ce qui 
importait qu’il sut. Je plaignais mon 
pere de croire mon amour srfaible. Et 

c * ■ * - 

puis, ces lettres mettraient un terme a 
celles ou Jacques s’attendrissait sur 
notre enfant. Ma fievre m’empechait 
de comprendre ce que cet acte avait 
de fou. d ł impossible. Je commenęai 
seulement a voir juste lorsque mon 
pere, plus calme, le lendemain, me ras- 
sura, croyail-il, m ł avóuant son men- 
songe. II Festimait inhumain. Certes. 



204 


LE DIABLE AU COKPS 


Mais oii se trouve Fhumain et Finhu- 
main ? 

J’epuisais ma force nerveuse en la- 
chete, en audace, ereinte par les mille 
contradietions de mon age aux prises 
avec une ayenture d’homme. 


Uamour anesthesiait en moi tout ce 
qui n’etait pas Marthe. Je ne pensais 
pas que mon pere put souffrir. Je ju- 
geais de tout si faussement et si petite- 
ment que je finissais par croire la guerre 
declaree entre lui et moi* Anssi, n’etait- 
ce plus seulement par amour pour 
Marthe que je pietinais mes devoirs 
filiaux, mais parfois, oserai-je ravouer, 
par esprit de represailles ! 

Je n 5 accordais plus beaueoup d’at- 
tention aux lettres que mon pere fai- 
sait porter chez Marthe. C’est elle qui 
me suppliait de rentrer plus souvent 
a la maison, de me montrer raisonnahle. 



i06 LK DIABLE AG CORPS 

* * 

Alors je n^ecriais : « Vas-tu. t,oi aussi, 
prendre part i contrę moi ? » Je serrais 
les dents, tapais du pied. Que je me 
niisse dans un etat pareil, a la pensee 
que j’allais etre eloigne d’e!le pour quel- 
ques lieures, Marlhe y voyait le signe 
de la passion. Cette certitude d ł etre 
aimee lui donnait une fermete que je 
ne lui avais jamais vue. Surę que je 
penserai a. elle, elle insistait pour que 
je rentrasse. 

r ■ 

Je m*aperęus vite d’ou venait son 
courage. Je commcnęai a changer de 
tactiaue. Je feignais de me rendre a 
ses raisons. Alors, tout a coup, elle 
avait une autre figurę. A me voir si 
sagę (ou si lćger) la peur la prenait que 
je ne Paimasse moins. A son tour elle 
me suppliait de rester, tant elle avait 
besoin d’etre rassuree. 

Pourtant, une fois, rien ne reussit. 
Depuis deja trois jours je n’avais mis 
les pieds chez mes parenis, et j’afiirmai 
a Martbe mon intention de passer en- 


LE DIABLE AU CORPS 


207 


core une nuit avec elle. Elle essaya 
tout pour me detourner de cette dęci- 

sion : caresses, menaces. Elle sut meme 

+ ■■ 

feindre a son tour. Elle finit par de- 
clarer cjue, si je ne rentrais pas chez 
mes parents elle coucherait cliez les 
siens. 

Je repondis que mon pere ne lui 
tiendrait aucun compte de ce beau 
geste. — Eh bien! elle n’irait pas cliez 
sa mćre. Elle irait au bord de la Marne. 
Elle prendrait froid, puis mourrait; elle 
serait enfin delivree de moi : « Aies au 

'jf 1 ‘ a ?■ n •? 

moins pitie de notre enfant, disait 
Marlhe. Ne eompromets pas son exis- 
tence a plaisir. » Elle m*accusait de 
m’amuser de son amour, d ł en vouloir 
connaitre les limit es. En face d’une 
telle insislance, je lui repetais les pro¬ 
pos de mon pere : elle me trompait avec 
nhmporte qui; je ne serai pas dupę. 
« Une seule raison, lui dis-je, Eempeehe 
de ceder. Tu reęois ce soir un de tes 
amants, » Que repondre a d’aussi folles 


208 


LE DIABLE AU CORPS 


injustices ? EUe se detourna. Je lui re- 
prochai de ne point bondir sous 1’ou- 
trage. Enfin, je travaillais si bien qu’elle 
consentit a passer la nuit avec moi. A 
condition que ce ne fut pas chez elle. 
Elle ne vou3ait pour rien au monde que 
ses proprietaires pussent dire le lende- 
main au messager de mes parents qu’elle 
etait la. 

„ Oń dormir ? 

Nous etions des enfants debout sur 
une chaise, fiers de depasser d’une tete 
Ies grandes personnes. Les circonstances 
nous hissaient, mais nous restions in- 
capables. Et si, du fait meme de notre 
inexperience, certaines choses compli- 
quees nous paraissaient toutes simples, 
des choses tres simples, par contrę, de- 
venaient des obstacles. Nous n*avions 
jamais ose nous servir de la garęon- 
niere de Paul. Je ne pensais pas qu’il 
fut possible d , expbquer a la concierge, 


* 


LE DIABLE AU COHPS 209 

en lui glissant une piece, que nous 
viendrions quelquefois. 

II nous fallait donc coucher a 1’hoteL 

■ 

Je n’y etais jamais alle. Je trcml>lais 
a la perspective d’cn francliir le scuiL 
L’enfance cherche des pretextes. Tou- 
jours appelee a se justifier devant les 
parents, il est fatal qu ł elle rriente. 

Vis-a-vis meme d’un garęon d ł hótel 
borgne, je pensais devoir me j ust i ller. 
C’est pourąuoi, pretextant qu’il nous 

faudrait du lingę et quelques objets de 

* '* ___ * 

toilette, je foręais Marthe a faire une 
valise. Nous demanderions deux cham- 
bres* On nous croirait frere et soeur, 
Jamais je n ł oserais demander une seule 
chambre, mon age (l’age ou Ton se 
fait expulser des casinos) m’exposant 
a des mortifications. 

Le voyage, a onze heures du soir, fut 
interminable. II y avait deux personnes 
dans notre wagon : une femme re- 
conduisait son mari, capitaine, a la 
gare de TEst. Le wagon n ł etait ni 

14 


2iO I.E DIABLE AU COnPS 

chaufle, ni eclaire. Marthe appuyait 
sa tete contrę la vitre humide. Elle 
subissait le caprice d ł im jeune garęon 
cruel. J ; etais assez honteux, et je souf- 
frais, pensant combien Jacąues, tou- 
jours si tendre avec cl e, meritait mieux 
que moi d’etre aime. 

Je ne pus m’empecher de me justi- 
fier, a voix basse. Elle secoua la tete : 
« J’aime mieux, murmura-t-elle, etre 
malheureuse avec toi qu ł heureuse avee 
lui. » Yoila de ces mots d’amour qui 
ne veulent rien dire, et que Ton a honte 
de rapporter, mais qui, prononces par 
la bouche aimee, vous enivrent. Je 
crus merae comprendre la phrase de 
Marthe. Pourtant que signifiait-elle au 
juste? Peut-on etre heureux avec quel- 
qu’un qu’on n’aime pas ? 

Et je me demandais, je me demande 
encore, si barnom* vous donnę le droit 
d’arracher une femme a une destinee 
peut-etre mediocre, mais pleine de quie- 
iude* <i J’aime mieux etre malheureuse 



LE DIABLE AU GORPS 


U t 

avec toi... », ce mot contenait-il un 
reproche inconscient ? Sans doute, 
Marthe, parce qu’eile m’aimait, eon- 
nut-elle avec moi des heures dont, 
avec Jacąues, elle n’avait pas idee, 
mais ces moments heureux me don- 
naient-ils le droit d’etre cruel ? 

Nous descendimes a la Bastille. Le 
froid, que je supporte parce que je 
Pimagine la chose la plus propre du 
monde, etait, dans ce hall de gare, plus 
sale que la chalcur dans un port de 
mer, et sans la gaite qui compense. 
Marthe se plaignait de crampes. Elle 
s’accroehait a mon bras. Couple la- 
mentable, oubliant sa beaute, sa eu- 
nesse, honteux de soi comme un couple 
de mendiants! 

Je croyais la grossesse de Marthe 
ridicule, et je marchais les yeux baisses. 
J’ et ais bien loin de 1’orgueił paternel. 

Nous errions sous la pluie glaciale, 
entre la Bastille et la gare de Lyon. 
A chaque hotel, pour ne pas entrer, 


LE DIABLE AU COBPft 

* 

jMnyentais une mauvaise excuse. Je 
disais a Marthe que je cherchais un 
hotel convenabIe, un hotel de voya- 
geurs, rien que de voyageurs. 

Place de la gare de Lyon, il devmt 
difiicile de me derober. Marthe m’en- 
joignit d^nterrompre ce supplice, 
Tandis qu’elle attendait dehors, j’en- 
trai dans un vestibule, esperant je ne 
sais trop quoi. Le garęon me demanda 
si je desirais une chambrr. II etait 
facile de repondre oui. Ce fut trop 
facile, et, cfcerchant une excuse comme 
un rat d’hótel pris sur le fait, je lui 
demandais Mme Lacombe. Je la lui 
demandais, rougissant, et craignant 
qu ł il me repondit : « Yous moquez- 
vous, eune homme ? Elle est dans 
la rue. » II consulta des registres. Je 
devais me tromper d’adresse. Je sor- 

jtf 

tis, expliquant a Marthe qu’il n’y avait 
plus de place et que nous n’en trouve- 
rions pas danslequartier. Je respirai. Je 
me hatai comme un voleur qui s ł echappe. 



L£ DIABLE AU C0BP3 ?łS 

w i ' g 

Tout a 1’heure, mon idee fixe de fuir 
ces hótels qu je menais Marthe de force 
nrTempechait de penser a elle. Main- 
tenant je la regardais, la pauvre petite. 
Je rctins mes larmes et ąuand elle me 

$ t 

demanda oti nous chercherions un lit, 

* 

je la suppliais de.ne pas en vouloir a 
un malade, et de retourner sagenient 
elle a J... moi chez mes parents. Ma¬ 
lade ! sagement ! elle fit un sourire ma- 

chinal en entendant ces mots deplaces. 

« 

Ma honte dramatisa le retour. Quand, 
apres les cruautes de ce genre, Marthe 

avait le mallieur de me dire : <i Tout de 

* 

nieme, comme tu as ete mechant », je 
m’emportais, la lrouvais sans gene- 
rosite. Si, au contraire, elle se taisait, 
avait l’air d’oublier, la peur me prenait 
qu’elle agit ainsi, parce qu’elle me con- 
siderait comme un malade, un dement. 
Alors, je n’avais de cesse que je ne lui 
eusse fait dire qu’elle n’oubliait point, 
et que si elle me pardonnait, il ne 



LK DIABLE AU CORPS 


SM 4 

fallait pas cependant que je profitasse 
de sa clemencc ; qu r un joar, lasse de 
mes mauvais traitements, sa fatigue 
Temporterait sur son amour, et qu’clle 
me laisserait seuL Quand je la foręais a 
me parleravec cette energie, et bien que 
je ne crusse pas a ses menaces, j’eprou- 
vais une douleur delicieuse, comparable, 
en plus fort, a 1’emoi que me donnent 
les monlagnes russes. Alors je me pre- 
cipitais sur Marthe, Tembrassals plus 
passionnement que jamais. 

— Repete-moi que tu me quitteras, 
lui disais*je, haletant, et la serrant 
dans mes bras, jusqu’a la casser. Sou- 
misę, comme ne peut meme pas Tetre 
une esclave, mais seul un medium, elle 
repetait, pour me plaire, des pnrases 
auxquelles eIle ne comprenait rien. 



Cette nuit des hótels fut decisive, 
ce dont je me rendis mai compte apres 
tant d’autres extravagances. Mais si 
je croyais que toute une vie peut boi- 
ter de la sorte, Marthe, elle, dans le 
coin du wagon de retour, epuisee, at- 
terree, claquant des dents, comprit tout . 
Peut-etre meme, vit-elle qu’au bout de 
cette course d’une annee, dans une voi- 
turę, follement conduite, il ne pouvait 
y avoir d’a utrę issue que la mort. 



Le lendemain, je trouvai$ Marthe au 
lit, comme ddiabitude. Je voulus Fy 
rejoindre ; elle me repoussa, tendre- 
ment. « Je ne me sens pas bien, disalt- 
elle, va-t’en, ne reste pas pres de moi. 
Tu prendrais mon rhume. » Elle tous- 
sait, avait la fievre. Elle me dit, en 
souriant, pour n’avoir pas Fair de for- 

muler un reproche, que c T etait la veille 

* 

qu’elle avait du prendre froid. Mal- 
gre son affolement, elle nFempccha 

d’aller chercher le docteur. « Ce n J est 

' * 

ricn, disait-elle. Je n ł ai besoin ,que de 
* restcr au chaud. » En realite, elle ne 
youlait pas, en ra’envoyant, moi, chez 



LE DIABLE AU CORPS 


ii 7 


le doctcur, se compromettre aux yeux 
de ce vieil ami de sa familie; J’avais un 
teł besoin d’etre rassure que le refus 
de Marthe m’óta mes inquietudes. Elles 
ressusciterent, et plus fortes que tout 
a 1’heure, quand, lorsque je partis pour 
diner chez mes parents, Marthe me 
demanda si je pouvais faire un detour, 
et deposer une lettre chez le docteur. 

Le Iendemain, en arrivant a la maison 
de Marthe, je croisai celui-ci dans 1’es- 
calier. Je n’osai pas • Tinterroger, et 
ie regardai anxieusement. Son air calme 
me fit du hien : ce n’etait qu*une atti- 

tude professionnclle. 

J’entrai chez Marthe. Ou etait-elle? 
La chambre etait vide. Marthe pleurait, 
la tete cachee sous les couvertures. Le 
medecin la condamnait a garder la 
chambre, jusqu ł a la delivrance. De plus, 
son etat exigeait des soins ; il fallait 
qu’elle dcmeurat chez ses parents. On 
nous separait. 



218 


LE DIABLE AU COHPS 


Le malbeur ne s ł admet point. Seul 
e bonheur semble du. En admettant 
cette separation sans revolte, je ne 
montrais pas de courage. Simplement, 
je ne comprenais point. J’ecoutais, stu- 
pide, 1’arret du medecin, comme un 
condamne la sentence. S’il ne pa it 
point : « Quel courage ! » dit-on. Pas 
du tout : c’est plutót manque d*ima- 
gination. Lorsqu’on le revcille pour 
rexecution, alors, il entend la sentence. 
De meme je ne compris que nous 
n’allions plus nous voir, que lorsqu ł on 
vint annoncer a Marthe la voiture en- 
voyee par le docteur. I avait promis 
de n’avertir personne, Marthe exigeant 
d’arriver chez sa mere a Fimpro- 
viste. 

Je fis arreter a quelque distance de 
la maison des Grangier. La troisieme 
fois que le cocher se retourna, nous 
descendimes. Cet homme croyait sur- 
prendre notre troisieme baiser, il sur- 
prenait le meme. Je quittais Marthe 



LE DIABLE AU CORPS 


219 


sans prendre les moindres dispositions 
pour correspondre, presąue sans lui 
dire au revoir, comme une personne 
qu’on doit rejoindre une heure apres. 
Deja, des voisinescurieuses se montraient 
aux fenetres. 

V 

Ma mere remarqua que j’avais les 
yeux rouges. Mes sceurs rirent parce 
que je laissais deux fois de suitę retom- 
ber ma cuillere a soupe. Le plancher 
chavirait. Je n’avais pas le pied marin 
pour la souflrance. Du reste, je ne crois 
pouvoir comparer mieux qu’au mai 
de mer ces vertiges du cceur et de 1’ame. 
La vie sans Marthe, c’etait une Iongue 
traversee. Arriverais-je ? Comme, aux 
premiers symptómes du mai de mer, on 
se moque d*atteindre le port et on sou- 
liaite mourir sur place, je me preoccu- 
pais peu d’avenir. Au bout de quelques 
jours, le mai, moins tenace, me laissa 
le temps de penser a la terre ferme. 



Li DIABLE AU GORPS 


220 

Les parents de Marthe n’avaient pląs 
a deviner grand ł cliose. Ils ne se conten- 
taient pas d ł cscamotcr mes lettres. Ils 
les brulaient devant elie, dans la che- 

t * 

mince de sa cliambre. Les siennes 
etaient ecrites au crayon, a peine li- 
sibles. Son frere les mettait a la 
poste. 

di • 

Je n’avais plus a essuyer de scenes 
de familie. Je reprenais les bonnes eon- 
vcrsations avec mon pere, le soir, devant 
le feu. En un an, j’etais devenu un 
etranger pour mes sceurs. Elles se reap- 
privoisaient, se rehabituaient a moi. 
Je prenais la plus petite sur mes ge« 
noux, et, profitant de la penombre, la 
serrais avec une telle violence, qu’elle 
se debattait, mi riante, mi pleurante. 
Je pensais a mon enfant, mais j^etais 
triste. II me semblait impossible d’avoir 
pour lui une tendresse plus forte. Elais- 
je mur pour qu ł un bebe me fut autre 
chose que frere ou soeur ? 



LE DIABLE AU CORPS 


*22 i 

Mon pere me conseillait des distrac- 
tions. Ces conseils-la sont engendres 
par le calme. Qu’avais-je a faire, sauf 
ce que je ne fcraisplus ? Aa bruit de 
la sonnctte, aa passage d’une voiture, je 
tressaillais. Je guetiais dans ma prison 
les moindres signes de delivrance. 

A force de guetler des bruits qui 
pouvaient annoncer quelque cliose, 

ł 

mes oreilles, un jour, entendirent des 
cloches, C’etaient celles de Farmistice-t 

Pour moi, Farmistice signifiait le 
retour de Jacques, Deja, je le voyais 
au clievet de Marthe, sans qiFil me 
fut possible d ł agir. J’ćtais eperdu. 

Mon pere revint de Paris. II voulait 
que j’y retournasse avee lui t « On ne 
manque pas une fete pareille. » Je n’osais 
refuser. Je craignais de paraitre un 
monstre. Puis, somme toute, dans ma 
frenesie de malheur, il ne me dćplaisait 
pas d ł aller voir la joie des auties. 

Avouerais-je qu’elle ne nFinspirat pas 


525 


LE DIABLE AU CORPS 


grandę envie. Je me sentais seul ca- 
pable d ł eprouver les sentiments qu’on 
prete a la foule. Je cherchais le patrio- 
tisme. Mon injustiee, peut-etre, ne me 
montrait que Tallegresse d T un conge 
inattendu : les cafes ouverts plus 
tard, le droit pour les militaires d*em- 
brasser les midinettes. Ce spcctacle, 
dont j’avais pense qu’il ir^affligerait, 
qu’il me rendrait jaioux, ou meme 
qu ł il me distrairait par la contagion 
d ł un sentiment sublime, m’ennuya 
comme une Sainte-Catherine. 



Depuis quelques jours, aucune Iettre 
ne me parvcnait. Un des rsres aprós* 
midi ou ii tomba de ia neige, mes 
freres me remirent un message du 
petit Grangier, Cetait une Iettre gla- 
ciale de Mme Grangier, Elle me priait 
de venir au plus vite. Que pouvait-elle 
me vouloir ? La chance d’etre en con- 
tact, meme indirect, avec Marthe, 
etouffa mes inquietudes. J s imaginais 
Mme Grancner m ł interdisant de revoir 

O 

sa filie, de correspondre avec elle, et 
moi, Tecoutant, tete basse, comme un 
mauvais eleve. Incapable d’eclater, de 
me mettre en colere, aucun geste ne 



224 


LE Dl AULE AU COHUS 


manifesterait ma liaine. Je saluerais 
avec politesse, et la porte se referme- 
rait pour toujours. Alors, je trouverais 
es reponses, les arguments de mauvaise 
foi, les mots cinglants qui eussent pu 
laisser a Mme. Grangier, de 1’amant de 
sa filie, une image moins piteuse que 
eelle d’un collegien pris en faute. Je 
prevoyais la scene, seconde par seconde. 

•B 'P 

Lorsque je penetrai dans le petit 
salon, il me sembla revivre ma premiere 
visite. Cette visite signifiait alors que 

je ne reverrais peut-etre plus Marthe. 

™ * 

Mme Grangier entra. Je souflris pour 
elle de sa petite taille, car elle s’efIor- 
ęait d’etre hautaine. Elle s’excusa de 
m 5 avoirderange pour rien. Elle pretendit 

■i 

qu , elle m’avait envoye ce message pour 
obtenir un renseignement trop compli* 
que a demander par ecrit, mais qu’entre 
temps elle avait eu ce renseignement. 
Cet absurde mystere me tourmenta plus 
que n’importe quelle catastrophe. 


* 







LE MAŚLE AU COIU'S 225 

■i S' ■ B 

+ m 

Pres dc la Marne, je rencontrai le 
petit Grangier, appuye contrę une grille. 
II avait reęu unc boule de neige en pleine 
figurę. II pleurnichait. Je le cajolai, 
je Finterrogeai sur Martlie. Sa sceur 
m’appelait, me dit-il. Leur mere ne 

voulait rien entendre, mais leur pćre 

^ 

avait dit : « Marthe est au plus mał 
j’exige qu’on lui obeisse. » 

Je compris en une seconde la conduite 
si bourgeoise, si etrange, de Mme Gran- 
Hier. Elle m’avait appele, par respeet 
pour son epoux, et la volonte d’une 
mourante. Mais 1’alerte passee, Marthe 
same et sauve, on reprenait la consignf« 
J’eusse du me rejouir. Je regrettais 
que la crise n’e<it pas dure le temps de 
me laisscr voir la malade. 

* jM 

Deux jours apres, Marthe m ł ecrivit. 
Elle ne faisait aucune allusion a ma vi- 
site. Sans doute la lui avait-on esca- 
motee. Marthe parlait de notre avenir, 
sur un ton special, serein, celeste, qui 
me troufclait un peu. Serait-il vrai 



13 






que 1’amour est la formę la plus vio- 
lente de 1’egoisme, car, cherchant une 
raison a mon trouble, je me dis que j’etais 
ja!oux de notre enfant, dont Marthe 
aujourd’hui n^entretenait plus que de 
moi-nieme. 


Nous Tattendions pour mars. Un 
vendredi de janvier, mes freres, tout 
essouffles, nous annoncerent que le pe¬ 
tit Grangier avait un neveu, Je ne 
compris pas leur air de triomphe, ni 
pourąuoi ils avaient tant couru. Ils 
ne se doutaient eertes pas de ce que 
la nouvelle pouvait avoir d"extraor- 
dinaire a mes yeux. Mais un oncle etait 
pour mes freres une personne d’age. 
Que le petit Grangier fut oncle tenait 
donc du prodige, et ils etaient accouru 
pour nous faire partager leur emerveille- 
ment. 

Cest 1’objet que nous avons cons- 



ŁK DIABLE AD CORPS 227 

■m 

tamment sous les yeux que nous re- 
connaissons avec le plus de difficultć, 
si on le change un peu de place. Dam; 
le neveu du petit Grangier, je ne re* 
connus pas tout de suitę 1 enfant de 
Marthe, — mon enfant. 

L/affolement que dans un lieu publie 
produit un eourt-cireuit, j*en fus le 
theatre. Tout a coup il faisait noir en 
moi. Dans cctte nuit, mes sentiments 
se bousculaient ; je me cherchais, je 
cherchais a tatons des dates, des preci- 
sions. Je comptais sur mes doigts 
comme je Pavais vu faire quelquefois 
a Marthe, sans alors la soupęonner de 

trahison. Cet exercice ne servait d’ail- 

\ 

leurs a rien. Je ne savais plus compter. 
Qu’etait-ce que cet enfant que nous 
attendions pour mars, et qui naissait 
en janvier ? Toutes les explications que; 
je cherchais a cette anormalite, c’est 
ma jalousie qui les fournissait. Tout de 
suitę, ma certitude fut faite. Cet enfant 


ł 



2J8 


LK DIABLE AU COHPS 


etait celui de Jacques. N etait-il pas 
vcnu en permission neuf mois aupara- 
vant. Ainsi, depuis ce temps, Marthe me 
mentait. D’ailleurs, ne m ł avait-elle pas 
deja menti au sujet de cette permission! 
Ne m ł avait-elle pas d’abord jurę s’etre 
pendant ces ąuinze jours maudits re- 
fusee a Jacąues, pour m’avouer, long. 
temps apres, qu’il Tavait plusieurs fois 
possedee ! 

Je n’avais jamais pense bien profon- 
dement que cet enfant put etre celui 
de Jacques. Et si, au debut de la gros- 
sesse de Marthe, j’avais pu souhaiter 
lachement qu’il en fut ainsi, il me fal- 
lait bien avouer, aujourd’hui, que je 
croyais etre en face de Tirreparable, 
que, berce pendant des mois par la 
certitudc de ma paternite, j ł aimais cet 
enfant, cet enfant qui n’etait pas le 
mień. Pourquoi fallait-il que je ne me 
sentisse le cceur d ; un pere, qu’au mo¬ 
ment oii j’apprenais que ene Tetaispas! 


LE DIABLE AD COIIPS • 229 

• * m 

m * 

a m 

On le yoit, je me trouvais dans un 

desordre incroyable, et comme jete a 

Feau, en pleine nuit, sans savoir nager. 

Je ne comprenais płus rien. Une chose 

surtout que je ne comprenais pas, c’etait 

Taudace de Marthe, d’avoir donnę mon 

nom a ce Cis legitime. A certains mo- 

ments, j’y yoyais un defi jete au soit 

qui n’avait pas voulu que cet cnfant 

fut le mień, a d’autres moments je n’y 

youlais plus voir qu’un manque de tact, 

une de ces fautes de gout qui m ł avaient 

plusieurs fois choque chez Marthe, 

et qui n’etaient que son exces d’a- 
mour, 

J*avais commence une Jettre d J in- 

■ 

jures. Je croyais la lui devoir, par di- 
gnite ! Mais les mots ne venaient pas, 
car mon esprit etait ailleurs, dans des 
regions plus nobles. 

Je dechirai la lettre. J’en ecriyis 

ip . 

une autre, ou je laissai parler mon 
cceur. Je demandais pardon a Marthe. 
Pardon de quoi ? Sans doute que ce 


230 


LE DIABLE AU CORPS 


fils ffit celui de Jacąues. Je la suppliais 
de m’aimcr quand meme. 

L*homme tres jeune est un animal 
rebelie a la douleur. Deja j’arran- 
geais autrement ma chance. J’acceptais 
presąue cet enfant de 1’autre, Mais 
avant meme que j’eusse fini ma lettre, 
j*en reęus une de Martlie, debordante de 
joie. — Ge fils etait le nótre, ne deux 
mois avant ternie. II fallait le mettre en 
couveuse. « J’ai failli mourir », disait- 
clle, Cette phrase m’amusa comme un 
enfantillage. 

Car je n’avais place que pour la joie, 
J’eusse vouIu faire part de cette nais- 
sance au monde entier, dire a mes fróres 
qu’eux aussi etaient oncles. Avec joie, 
je me meprisais : comment avoir pu 
douter de Marthe ? Ges remords, meles 
a mon bonheur, me la faisaient aimer 
plus fort que jam ais, mon fils aussi. 
Dans mon incoherence, je beuissais la 
meprise. Somme toute, j’etais content 
d ł avoir fait connaissance, pour quelques 



LE DIABLE AD CORPS £31 

instants, avec la douleur. Du moins, 
je le croyais. Mais rien ne ressemble 
moins aux choses elles-m§mes que ce 
qui en est tout pres. Un homme qui a 
failli mourir croit connaitre la mort. 
Le jour oCt elle se pres en te enfin a lui, 
il ue la reconnait pas : « Ce n*est pas 
elle », dit-il, en mourant. 


□ans sa lettre Marthe me disait 

V 

encore : * II te ressemble ». J’avais vu 
des nouveau-nes, mes fr^res et mes 
sceurs, et je savais que seul 1’amour 
d ł une feinme peut leur decouvrir la 
ressemblance qu’elle souhaite. a II a 
mes yeux », ajoutait-elle. Et seul aussi 
son desir de nous voir reunis en un 
seul etre pouyait lui faire reconnaitre 


ses yeux. 

Chez les Grangier, aucun doute ne 
subsistait plus. Ils maudissaient Marthe, 
mais s ł en faisaient les complices, afin 


que le scandale ne « rejaillit » pas sur 
la familie. Le medecin, autre complice 



232 LE DIABLE ATJ C 0 RP 3 

#> # * * | 

"ta * 

de 1’ordre, cachant que cette naissance 

etait prematuree, se chargerait d’ex- 

, * 

pliąuer au mari, par quelque fable, 

V r '■ 

la necessite d’une couveuse. 

Les jours suivants, je trouvai na- 
turel le silence de Marthe. Jacąues 
devait etre aupres d , elle. Aucune per* 
mission ne m’avait si peu atteint que 
celle-ci, accordće au malheureux pour 
la naissance de son Cis* Dans un der" 
liier sursaut de puerilite, je souriais 
nieme a la pensee que ces jours de conge, 
il me les devait.. 






r 

■m 


* 

* 


Ni 


+ 







Notre maison respirait le calme. 

« *■ 

m 

ł . a ł * * 

Les vrais pressentiments se forment 
a des profondeurs que notre esprit ne 

visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils 

* ■ 

accomplir des actes que nous interpre- 
. tons tout de travers. 

Je me croyais plus tendre a cause de 
mon bonheur et je me fellcitais de 
savoir Marthe dans ■ une maison quę 
mes souvenirs heureux transformaient 
. en fetiche. 

Un iiomme desordonne qui va mourir 
et ne s’en doute pas met soudain de 




ł 


234 


LE DIABLE AU CORPS 


1’ordre aulour de lui. Sa vie change. 
II classe des papiers. II se leve tot, il 
se couche de bonne heure. II renonce a 
ses vices. Son entourage se felicite. 
Aussi sa mort brutale semble-t-elle 
d’autant plus injuste. II allait vięre 
heureux. 

De meme, le calme nouveau de mon 
existence etait ma toilette du eon- 
damne. Je me croyais mcilleur fils 
parce que j*en avais un. Or, ma tendresse 
me rapproehait de mon pere, de ma 
mere parce que quelque chose savait en 
moi que j^aurais, sous peu, besoin de la 
leur, 

Un jour, a midi, mes freres revinrent 
de 1’ecole en nous criant que Marthe 
atait morte. 

4 

La foudre qui tombe sur un homme 
est si prompte qu’il ne souflre pas, 
Mais c’est pour celui qui 1’accompagne 



LE DIABLE AU CGRPS 


235 


un triste spectacle. Tandis que je ne 
ressentais rien, le visage de mon p6re 
se deeomposait. II poussa mes freres. 
k Sortez, begaya-t-il. Yousetes fous, vous 
etes fous, » Moi, j*avais la sensation de 
durcir, de refroidir, de me petrificr. 
Ensuite, comme une seconde deroule 
aux yeux d’un mourant tous les sou- 
venirs d*une existence, la certitude me 
devoila mon amour avec tout ce qu’il 
avait de monstrueux. Parce que mon 
pere pleurait, je sanglotais. Alors, ma 
mere me prit en mains. Les yeux secs, 
elle me soigna froidement, tendrement f 
comme s’il se fdt agi d’une scarla- 
tine, 

■m 

Ma syncope expliqua le silence de la 
maison, les premiersjours, a mes freres. 
Les autres jours, ils ne comprirent plus. 
On ne leur avait jamais interdit les 
jeux bruyants. Ils se taisaient. Mais, 
a midi, leurs pas sur les dalles du ves- 
tibule me faisaient perdre connaissance 


23fl 


LE DIABLE AU CORPS 


eomnic s’ils eussent du chaque fois 

m’annoncer la mort de Marthe. 

■■ # * 

m 

w * 

Marthe ! Ma jalousie la suivant jusque 
dans la tombe. je souhaitais qu’il n’y 
eut rien, apres la mort. A insi, est-il in- 
supportable que la personne que nous 
aimons se trouve en nombreuse com- 
pagnle dans une fele oil nons ne sommes 
pas. Mon coeur etait a 1’age ou Ton ne 
pense pas encore a l’avenir. Oni, c*est 
bien le neant que je desirais pourMarthe, 
plutót qu ł un monde nouveau, ou la 
rcjoindre un jour. 


La seule fois que j ł aperęus Jacques 1 
ce fut quelques mois apres. Sachant 
que mon pere possedait des aquarelles 
de Martlie, il desirait les connaitre. 
Nous sommes toujours avides de sur- 
prendre ee qui touche aux etres que 
nous aimons. Je voulus voir riiommc 
auquel Marthe avait accorde sa main. 

Retenant mon souffie et marchant 
sur la pointę des pieds, je me ditigeais 
vers la porte entr’ouverte. J'arrivais 
juste pour entendre : 

— Ma femme est morte en Tappelant. 
Pauvre petit ! N’est-ce pas ma seule 
raison de vivre. 

En voyant ce veuf si digne et domi- 


238 


LE DUBLE AU COItPS 


nant son desespoir, je compris que 
rordre, a la longue, se met de lui-meme 
autour des choscs. Ne venais-je pas 
cTapprendre que Marthe etait morte en 
m’appelant, et que mon fils aurait une 
6xistence raisonnable* 



Ł338. — Tour*, imp riraerłe E- Auraclt et C 1 ". 




- ss 



* 



































BERNARD GRASSET, EDITEUR 

61* Rue des Saints-Peres. —* PARIS 


COLLECTION “ LE ROMAN " 

Publlće sous la Dlrectlon de Edmond JALOUX 


Prix de chaque vo!uine in-16 double-couronne : 6 fr. 75 


Claudc Anet, - Qtiand la lette 
ittmbla . 

Pierre de Barneville. - Tiburce, 

Jacques Cheneviere. - Joiwence ou la 
Chimćrc. 

Benjamin Cremieux, - Le Premier tle 
la Classe . 

Franęois Duhourcau. - Un Homme & la 
mer. 

Franęois Fosca. - Monsleur Qualorze. 

Jean Giraudoux - Siegfried cl U Li* 
mousln (GRAND PRIX BALZAC). 

Georges Imann. - Lei Nodufnes. 

— L'Enjou6. 

Leon Lafage. - Les Abeilles morlej. 

Maurice Larrouy. - Rafatl Galouna, 
f ranę ais doccasion. 


Louis Leon-Marlin. - Tuoache ou la 
Tragćdie pasloraie. 

Andre Maurois - Les Discours du 
Docteur O’Grady. 

Jeannc Maxime-David. - La Vtcloite 

dej Dieuz Lares. 

Fernand Mysor. - Lej Semeurs d'i- 
pouoante. 

Marce. Ormoy. - La Ccnquiłe. 

Marlial Piechaud - La Demiere Au * 
berge. 

jacques Sindrat. - La Vttte śphćmłrc. 

Noel Sabord. - Le Bulsjon d‘ćpincs. 

Andre Therive. - Le Voyage de M . 
Renan. 


Emile Baumana. Job le Pridestini (GRAND PRIX BALZAC). 7. » 

Henry de Montherlant. Le Songe .... 7*50 


LES CAHIERS VERTS 

Publles sous la Dlrectlon de Daniel HALĆYY 


Louis Hemon • . . tffiCaria Chapdelaine .. epuise 

U a eti tire une edilion ordinnire a tirage i Mmiii au prix de 6 fr. 50 

Gabriel Marcel . • Le Cceur des Aułres . epuise 

Joachim Gasąuet- . II y a une %Jolupte dans la Douleur . . epuise 

Daniel Halevy . • . Lisi/es aux Paysans du Cenłrc . . . epuisd 


Emile (lermont . . Le Passage de FAisne .5 * 

Logan Pearsall Smith : ri V i a . 5 * 

Louis Bertrand . * Flaubert a Paris ou le morl vivanł ■ 6 * 

Franęois Mauriac . Le Baiser a u Lepreux . dpuise 

Raymond Schwab . La Conąuełe de la Joie . łpuisd 

Manę Leneru* • ■ Saint-Jusi .5 * 


Pierre Lasserre . . Philosophie du Gouł musical • . . ■ 5 * 

Robert Browning . Poemes , prtcćdi* d‘ une ćtudc tur la pentde 

et la cle de 1’auteur, par Mary Dudaux.O* * 

George Moore. . . Memoires de ma vie morle .6.50 

Jean Giraudoux . • Siegjried et le Limousin . epuise 

Drieu La Rochelle. Mesure de la France .5 * 

Ramon Gómez de la Serna. Echantillons, pracnlćt parValery 

Larbaud. .. . 6*50 


Imp, F. Durthd. IK # rue Słjuier. P*rii.